DE DÉRIVES ET DE PAPIER GLACÉ

Photos : Camille Bonhomme / / / Texte : Colin Hemet

Au moment où nous allions repartir bredouille d’une visite surprise chez Tony Guillon, le beau-père de Camille Juban, non loin de Saint François, un type se pointa avec une vieille moto. Olivié salua le personnage qui nous souhaita la bienvenue, nous inspirant une confiance et une sympathie immédiate. Il nous invita à rentrer chez lui, juste au dessus de l’habitation où passe le grand Camille Juban entre deux trips et compétitions. Nous venions de rencontrer une grande figure du surf local, Philippe Von Derheyden, et les gens l’appelaient Filipo.

Il n’a de mémoire, jamais jeté un seul surf de sa vie (mais en aura vendu quelques uns pour ne pas crouler sous les planches)  et des boards de toutes générations et de shapes s’entassaient ici et là, dans une maison décorée avec goût bien qu’un tantinet bordélique Mon œil accrocha sur un ancien single, une véritable pièce de collection.Il aimait surfer, et pour ne pas se lasser ou peut être parce qu’il connaissait son quiver et savait l’adapter à la perfection en fonction des conditions, peut être aussi par pur plaisir de trouver de différentes sensations, Filipo alternait les plaisirs en tournant sur ses jouets, selon l’humeur de l’océan et de sa propre envie du moment. Ce jour là, l’objet de passion du jour sera un vieux surf. Une relique de Robert August. Une seule dérive et un shape assez minimaliste qu’il adore pour la glisse et la vitesse qu’il délivre. La belle glassée, malgré les années qui défilent comme l’eau sous la carène était encore intacte, comme au premier jour.

Olivié se dirigea vers la bibliothèque murale et feuilleta quelques pages d’un hommage à Bob Marley. Filipo lui emboîta le pas et sorti un vieil ouvrage que je pris pour un antique parchemin. « Je ne t’ai jamais montré ca ? J’l’ai trouvé chez mes parents. J’ai un ancêtre qui faisait de l’import-export de rhum. De Martinique vers Bordeaux. De lui il reste plein de cartes postales… Petrolezzi, Amédé Barbotteau, ils y sont tous. J’en ai trois, prends les, je te les confie. » Olivié se trouva légèrement ému. Il allait pouvoir les passer à son père, historien, qui les scannera probablement pour aller étoffer ses archives numériques avant de les rendre à son propriétaire.

Je pris un bouquin sur l’étagère. Une compilation de photographies de surf par la marque Bing Surfboard trônant entre deux volumes de Leroy Grannis (surnommé le « Godfather of Surf Photography« . L’un des premiers et plus prestigieux photographe de surf, officiant dès les années 50 mais atteignant le sommet de sa gloire entre 1960 et 1970) et de Rick Griffin (un artiste culte, peut être le seul à retenir, pour les ascètes de l’Histoire Surf. Il fut entre autre responsable de nombreux designs des planches de skateboards Bones Brigade). L’ouvrage était dédicacé à son nom. « On s’était rencontré (ndlr : avec Bing Copeland, le créateur de la mythique marque) en Californie, il y a longtemps il avait sorti ce bouquin pour l’anniversaire de sa marque je ne sais plus trop quand, et il m’en avait filé un… » En dessous des livres, un rayon entier de l’étagère avec toute la collection, depuis le premier numéro, des Surfer’s Journal. Le vieux surfer parlait calmement, simplement et avec humilité. Philippe a eu le temps de rencontrer du monde. Il avait 15 ans lors de son premier surf trip en Californie. « J’ai voyagé un petit peu, mais ça fait longtemps que je ne suis pas retourné en Californie. Le premier trip là bas, je crois que c’était en 1983, mais ça faisait déjà longtemps que le coin est connu. Mais j’aime bien les vagues d’ici. Je vais aller surfer aujourd’hui c’est sûr, je ne vais d’ailleurs pas tarder à aller voir ce que ça donne. »

Filipo revenait d’un surf trip à Madagascar. Les vagues y étaient folles mais l’ambiance fût un peu spéciale. Le décalage était violent avec la réalité occidentale. Eux n’ont rien. Au sens le plus minimaliste du rien. Et même en restant discret, cordial et respectueux des locaux, le fait d’être un blanc en vacances de surf posa une barrière inconsciente limitant les échanges. « On a surfé non loin de Fort Dauphin. J’ai vu des gamins se faire taper dessus parce qu’ils n’avaient pas ramené suffisamment de pognon soutiré aux touristes. En s’éloignant des villes ça se passe mieux. Un pécheur peut facilement t’emmener sur la barrière de corail pour aller surfer de vagues parfaites. »

Plus ça va moins on peut le voir surfer en Guadeloupe. Loin de lui l’idée de pimenter les sessions par une partie de cache-cache, c’est juste que l’ambiance des spots se détériore de plus en plus. Dès qu’il y a du monde il s’en va surfer un autre spot. Seul. L’ambiance tendue, de compétition agressive, à celui qui bloque le plus de vagues, ou crie le plus fort (sur les réseaux sociaux…) ne lui sied guère. Il aime la tranquillité, les longues vagues, loin de l’effervescence des spots surchargés. Et il y a tellement de spots, tellement de vagues libres et de coins tranquilles…

Il fut temps de prendre congé de notre hôte surprise. En partant, je tombai en admiration devant une petite carte, posée en évidence sur un petit meuble de bois flotté. Imaginez un pass vous autorisant un accès V.I.P. lors d’un concert des Stones, comme l’an dernier à Cuba par exemple, ne garderiez-vous pas précieusement le bout de carton ? Le pass en question lui offrit l’accès au mythique Skate Park Dell Mar – Skateboard Ranch de San Diego, détruit en 89, là où a été tournée la première vidéo de la Bones Brigade, avec un jeune Tony Hawk fracassant le bowl sur toute la longueur du hand rail

… et le sourire aux lèvres comme après être sorti d’un musée vivant du surf, nous repartîmes.

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2 Comments

  1. vonderheyden philippo
    4 mai 2017
    Reply

    merci pour se petit report
    j ai vendu un paquet de board autrement j en aurai 200 a la maison juste garder ma premiere board !
    je ne sais pas ou tu as vue le ticket des stones ??? jamais vue les stones en concert mais les Who, j ai bien skater a dell mar skateboard ranch en 87
    dernier trip en californie 89 avec 6 mois dans un vw au mexique de sandiego a puerto en passant par la BaJa
    cordialement
    philippo

    • admin
      4 mai 2017
      Reply

      Salut Philippe,
      Merci pour les précisions, je n’ai vu nulle pass vip pour les Stones mais l’effet devant ta petite carte « Dell Mar-esque » fut le même 😉
      J’ai modifié le nom de la board que j’avais posé à défaut ayant oublié l’auguste.
      Au plaisir et merci pour cet instant.
      Colin

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