MON NOM DE RASTAMAN, C’EST RAS BWA

Comment dire… En quelques mots… La Guadeloupe c’était trop beau…

Pas dans le sens où l’expression termine par un trop facile … pour être vrai ! Non. L’endroit dépeint autant, sinon plus, de réalité que dans bien d’autres lieux auto-proclamés authentiques. Mais pour passer son temps à la relater en prose ou à bronzer pâle derrière un écran d’ordinateur, alors, effectivement, La Guadeloupe c’était (bien) trop beau…

Les récits de belles personnes et de beaux paysages auront dû attendre. La tâche journalière aura consisté en un court poème, inspiré d’une photo des veilles passées, et les rencontres auront été gribouillées sur un carnet.

Il est donc plus que temps de ressortir ces notes, maintenant que nous sommes de retour dans le calme d’une cabane, au milieu de la montagne, tapant sur le clavier à la chaleur ronronnante d’un poêle.

C’est ainsi qu’après un premier week-end passé entre le spot de Batri – où je rechaussais les straps et empaumais le wishbone après de trop longues années sans glisser. Me délestant de délicieuses crises d’euphories en pleine navigation, riant à la gueule des bécunes et des balaous le plaisir et le bonheur de se sentir surfer sur la liberté – et le phare de Vieux Fort où Olivié se baladait avec son matos de slalom entre pélicans et souffles des baleines. Baleine et baleineau qui nous firent coucou de la nageoire caudale, à Camille et moi qui étions restés à terre. Je vous épargne là la description de la grisante et intense émotion qui s’empara de nous devant ce spectacle éphémère. La journée se termina par une baignade dans l’une des rivières sacrées qui se déverse sur les pentes de la Soufrière, et nous redescendions sur Basse Terre le soir même pour engloutir un Agoulou – Vorace en Créole – genre de sandwich fourre tout, plein de viandes et de sauces juteuses, évidemment vraiment très bon. Interlude culinaire d’un soir après une petite semaine à ne pas sentir le sang ruisseler de mon palais vers le gosier, ni mes dents se planter et déchirer de la viande rouge… Mais je m’égare, So Rad Le Mag n’est pas un de ces énièmes blogs de bouffe avec ses photos instagramisées. Nous on parle de rêve, de glisse, de belles personnes, et ce même si ils sont végétariens. Mais en repensant à l’aspect culinaire de ce trip, sans que cela ne m’ai pour autant manqué, c’est bien un bon steak saignant à souhait qui alimenta nombre de mes rêves étoilés.

Photo : Camille Bonhomme

Le lendemain, nous nous retrouvions seuls, avec chien et chat. Pritti et Sushi. L’on pourrait ajouter à la ménagerie la jeune chienne du voisin, Maya, qui passa le plus clair de son temps avec nous. Olivié l’avait trouvée, abandonnée sur une plage, à chasser la poule et la banane pour apaiser son estomac affamé et gonflé par la vermine. Le vétérinaire qui l’avait soignée et l’avait stérilisée lui donna dans les cinq ou six mois d’âge. Olivié l’emporta chez lui pour l’offrir à son voisin. Depuis, la facétieuse chienne partage son temps, ses journées et ses nuits entre les deux habitations, les différentes gamelles qui « s’offrent » à elle et les caresses qui pleuvent de toutes parts jusqu’à ce que ses larcins soient découverts.

Le ventre creux et le frigo vide, nous décidâmes de descendre à Saint Claude afin de refaire un petit stock de provisions. Ne mangeant plus de viande, la verdure tentait de compenser, en grandes quantités, les carences imaginées et les feuilles d’épinard n’auraient pas tenues plus longtemps face à un régiment de lapins.

Sur le chemin menant à notre destination, un type déambulait avec une nonchalance certaine, bien que légèrement boitant. Nous le rattrapâmes vite, et entamions une discussion cordiale, tournant vite en conversation passionnée et passionnante quand il se présenta. « Je m’appelle Jacques, mais mon nom de rastaman c’est Ras Bwa !!! ».

Il avait des affaires en ville. Lui demandant la cause de sa jambe boiteuse, plusieurs réponses vinrent. Une vieille plaie couplée avec une histoire de diabète, le processus de cicatrisation plus lent, le fait que la blessure se trouve sur la malléole, … Mais Ras Bwa connaît les plantes qui guérissent comme il le dit lui même. Entre argile et aloé vera, moucherons nettoyant la plaie et jus d’abdomen de ravé la cicatrisant, infusions et cataplasmes, le rastaman guérit lentement, mais sûrement. Il est hors de question pour lui d’aller à l’hôpital, où même aller voir un médecin, alors qu’il les compare volontiers et respectivement à un abattoir puis à un boucher à la solde du capitalisme pharmaceutique « Qui vous rendent plus malade qu’ils ne vous soignent. Tout ça pour continuer à produire plus de médicaments, synthétisant en dollars ce que la nature nous offre déjà ! ».

Photo : Camille Bonhomme

Olivié et lui se connaissent. Plutôt bien même. Leur histoire commença lorsqu’un matin, Ras Bwa se réveilla et entendit les lyrics du grand Bob Marley. Ni une ,ni deux, Dreadlocks se leva, mis ses habits et se mis en marche, vers la musique (Olivié aime la musique bien équilibrée. Alors pour être sûr, il l’écoute de manière… … assez relevée). Et c’est ainsi qu’un matin – tôt, ce matin là – un vieil habitant du Zion en rencontra un autre, et par la musique paisible d’un prophète de la vie, trouva un nouvel ami. Il nous raconta son anecdote tout en boitillant à vive allure bien que de façon toujours aussi nonchalante. Depuis, quand il en a besoin et qu’Olivié est lui même disponible, il vient tailler deux trois plantes dans le jardin, féconde quelques fleurs de vanille, vient y prendre de nouvelles lectures ou juste y échanger de sages paroles autour d’un café, d’une infusion ou d’un verre de vin sucré.

J’hélai une voiture de passage, une vieille 205, et demandai au chauffeur de déposer notre ami à la ville afin de lui épargner une douloureuse marche. Le mec s’arrêta, les flics suivaient. Ils mirent leurs gyrophares. Ras Bwa ressorti, salua la maréchaussée, signa un papier à leur demande (une histoire d’héritage d’un vieux fusil de chasse) et remonta dans la Peugeot. Le chauffeur tremblait, blême. Nous eûmes le fin mot de l’histoire plus tard. Le chic type qui s’était arrêté pour prendre notre pote en stop s’était fait retirer le permis pour conduite en état d’ivresse, deux semaines plus tôt.

Mais que ce soit le temps de cinq minutes ou d’une demi journée passée en sa compagnie, ses paroles restèrent et marquèrent chacune de nos entrevues. Tant de simplicité, de sagesse. Et bien que ses théories ne soient applicables en toutes situations et/ou en dehors d’un environnement aussi riche que celui dans lequel il évolue, certaines phrases restent. « L’oisiveté, la vraie, c’est le fléau de l’humanité. Attention, ce n’est pas parce que l’on n’a pas d’emplois fixe cadré par des horaires que l’on devient oisif. Le tout c’est de s’occuper ; de sa femme, de son chien, de son jardin. Il faut occuper ses journées. Et c’est même en le faisant sois même que l’on s’épanouit et que l’on évolue. Ce qu’il faut c’est aller de l’avant. Et oui. Parce qu’on peut avoir un travail, et être oisif. Si en dehors de tes « heures de services », tu ne fais rien, c’est être oisif et c’est mauvais pour toi. Ce n’est pas utile de ne rien faire. On invente même des trucs pour passer du temps à ne rien faire. Regarder la télévision n’est pas rien faire si c’est instructif, ou si ça te pousse à faire des choses de toi même, alors dans ce cas c’est bon. » et sans s’épancher sur une philosophie de la survie à tout prix – l’adage du rasta tiendrait plutôt du « passer une vie tranquille » – Ras Bwa méprise ceux qui ont oublié l’essentiel. « Une guadeloupéenne, le matin, avec ses sous, le premier truc dans lequel elle va dépenser son argent au marché, ce sera pour des fleurs. Des Fleurs !!! Pas dans la nourriture, pas dans les besoins premiers non ? Dans des fleurs !!! » Il se frappa le crâne avec la paume de sa main.

Au fil de notre balade au Pays des Merveilles, nous revîmes le rasta plus d’une fois, pour ne pas dire tous les jours ou presque. Même son jeune chien, Bandit, connaissait la route et venait souvent venir cueillir quelques gratouilles d’oreilles. Finissant par lui demander son âge, le pensant dans la jeune cinquantaine, il me répondit qu’il en avait soixante quatre. Il faut croire qu’une vie simple dans les bois entretient plutôt bien les chairs. Il espère quand même un jour monter son restaurant. Le lieu serait un rendez vous culturel, culinaire et artistique. On s’y imagine bien et détendu. Il a déjà le terrain, il lui manque les fonds nécessaires pour lancer le projet. Les paroles du vieux rasta continuèrent de nous bercer, alors qu’il nous expliquait comment préparer le café à partir des graines non torréfiées (à notre demande, trouvant l’exercice ludiquement intéressant) qu’il nous offrit avant que nous ne rentrions en métropole.

Photo : Olivié Lafleur, dans le jardin de Ras Bwa, au coeur du Zion et au pied du King Fromager…

Le dernier jour je trouvai un oisillon à moitié dévoré par un chien. Je le récupérai, le soignai, le réconfortai avec un petit linge tièdement humide ainsi que de l’eau sucrée. Un premier ornithologue, proche d’Olivié, reçu une photo et décréta que c’était un gli-gli, un jeune épervier. Un couple féru d’oiseaux déclara aussi qu’il s’agissait là d’un bébé rapace. Impressionné, je pris alors le plus grand soin du prédateur en devenir. Camille resta dubitative quant au statut de futur maître du ciel de mon nouveau protégé, Olivié fit confiance à ses potes. Moi j’étais prêt à lui faire faire quelques kilomètres pour le déposer au refuge de grands rapaces de l’autre côté de l’île. Quand Ras Bwa se pointa quelques instants plus tard, il se mit à sourire lorsque je lui présentai le rapace. « Attache lui vite les ailes à ton oiseau, il va s’envoler c’est sûr !!! Mais ne l’emmène pas voir un fauconnier où il te rira au nez. Colin, ton aigle, c’est une poule… » Lui mettant la tête sous son aile, ma majestueuse poule s’endormit et Rasta s’en alla chez lui, une volaille de plus pour son cheptel de gallinacés.

Photo : Camille Bonhomme

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