RENCONTRE AU BOUT DU RABOT – Legende Longboard

Volcom s’était engagé à financer le film. « Il vous faut des skateboarders pour une cascade ? On en a plein des gars, nous, dans le team… ». Seulement voilà. S’engager corps et âme dans le financement d’un film sans même voir lu le scénario. Ça pouvait être casse gueule. Et quand la marque au diamant découvre que les skateboarders en question doivent descendre des routes de montagnes et non des escaliers, tout se complique. Quelques coups de fil plus tard et notamment via une boite belge et quelques contacts de longue date, Alexandre Martin se glissait dans le rôle incarné par Vincent Elbaz et dévalait les sinueuses routes des environs de Chamonix. Un de ses potes, Nicolas Bonnefoy, endossait la peau du personnage joué par un certain Kev Adams. Quatre soirées dont une nuit blanche. À slalomer entre les voitures du tournage et entourés de caméras. Alex sait que Tout Là-Haut ne sera pas de l’étoffe d’une oeuvre majeure du septième art, mais l’expérience en a pleinement valu le détour et ce n’est pas un film que Serge Hazanavicius a fait pour vider les portes-monnaies. Il portait ce projet depuis plus de dix ans et si tous les réalisateurs ne peuvent se targuer d’être le nouveau Stanley Kubrick, ce film a le mérite d’être sincère. « Ce n’est pas comme les derniers Star Wars où tu as l’impression d’être une vache à lait en payant ta place !!! ».

Dans une séquence de haut vol, on devine sous les pieds d’Alex un skate aux formes curieuses, en bois massif. Ce longboard, c’est lui qui l’a taillé, raboté, shapé. Alexandre Martin vient de lancer sa marque, une marque qui restera dans l’histoire, son nom sera gravé de gomme et d’asphalte sur les murs lisses du Panthéon de la glisse. Cette marque, c’est Legende Longboard.

Le poêle ronronne et ma cabane commence à sentir bon le feu de bois. L’air ambiant commence à se teinter de degrés positifs. Cela faisait quelques jours que je n’y étais plus et l’hiver y avait repris ses droits. Nous devions faire du skate et des images ce matin là, mais sans prévenir, la neige s’invitait à la fête et nous avions décidé de simplement monter à la cabane, faire quelques photos de ses boards hors-normes. Il vient de passer 27 heures rabot en main pour finir Cybèle – réalisation nommée ainsi car destinée à l’un de ses amis, rasta. Dans l’antiquité, le char de la Magna Mater est tracté par des lions. Le rapprochement est fait et le résultat est magnifique de sobriété, tout de courbes et de lignes. Au delà de la beauté et de l’originalité des shapes, Alex travaille exclusivement avec des produits du terroir. De la gomme des roues, aux essences de bois, en passant par les vis, les fameux bushings, les axes des trucks – trucks uniques au monde et développés depuis près de dix ans sur la base d’un brevet de la fin du XIX ème siècle – tout est produit, usiné, et conçu dans un rayon ne dépassant pas les cent kilomètres autour d’Annecy.

Cette philosophie de proximité, il l’a développée après quelques mois à travailler dans un milieu éreintant, polluant. Ne souhaitant pas faire carrière dans la fatigue, il dégota un job au chaud, dans un bureau, mais à force de fréquenter tous ces artisans confrontés à la concurrence chinoise, un sentiment d’injustice s’est immiscé en lui pour ne plus le lâcher dans le développement de ses idées.
« J’ai vu les artisans auxquels je faisais appel via mon travail se faire concurrencer par des sous-traitants d’Europe de l’est, ou par des asiatiques, et c’est ça que j’ai trouvé hyper déloyal, polluant à l’excès. La pollution c’est toujours un excès, mais là, tu fais venir des pièces en inox parfois lourdes depuis l’Asie ou le Mexique juste pour être concurrentiel en faisant crever tes voisins qui bossent chez le sous-traitant d’à côté, on ne peut pas dire que ce soit responsable sur le moindre plan, même si sur un plan commercial ça se comprend. D’ailleurs, c’est de ça que beaucoup de gens de notre génération commencent à en avoir assez, c’est pour ça qu’on est nombreux à vouloir changer. »

Alex ne veut pas faire des produits qui ne sont que beaux. Il veut que ses planches coûtent le moins possible à Dame Nature. Le skateboard n’est déjà pas des plus écologiques, les allers-retours en voiture, les matériaux utilisés d’habitude. Il se sent comme endetté vis-à-vis de notre mère à tous. Dans sa démarche, il tente de compenser au maximum cette culpabilité que nous devrions tous éprouver.

Quelques jours plus tôt, je me retrouvais campé dans quelques virages, appareil photo entre mes mains gelées et frigorifiées. Benji de l’association de la Fée Des Rations De Ride à Roulettes m’avait prévenu de la venue d’Alex et de ses skates. Benji ride fort, très fort. Bois massif et trucks révolutionnaires sous les pieds, il n’en revient pas. Tant de contrôle, de précision… nul doute qu’il n’est ni le premier ni le dernier à être conquis par la Legende, dont l’histoire ne fait que commencer.

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