Arpentant les ruelles de Basse-Terre, il y a ce petit pont qui passe au dessus d’un genre de canal. Bien bétonné comme il se doit, les rives m’apparaissent comme vilainement grisaillées au premier abord, avant de se révéler comme merveilleusement fabuleuses au piètre skater qui sommeille encore et toujours en l’enfant que je fus jadis.
Une légère pente, un step down et quelques marches, au bord d’une eau, déversant son turquoise faussement limpide, et de quelques mottes d’herbes, comblant de bonheur les chèvres squattant l’espace urbainement tropical. Je ne peux m’empêcher de m’imaginer entendre le claquement récurrent d’un skateboard, frappant de son bois le ciment, avant de s’élever dans un ollie défiant la gravité avec plus ou moins de succès. Les lieux ont des faux airs de Venice, où les Stacy Peralta, Tony Alva et autres Z-Boys de DogTown s’élancèrent dans les sorties d’égouts alors même que le skateboard n’en était qu’à ses balbutiements.

Faisant part à Olivié de ma vision, il me dit alors qu’il ne faut pas louper l’occasion de rencontrer Exode AKA Pascal Pakardine. Pionnier du BMX – et à très haut niveau – en GPE, l’homme se trouve être responsable du fait d’une glisse urbaine actuelle et vivante en Guadeloupe. L’occasion est parfaite, et un coup de fil plus tard, rendez vous est pris chez J-P « Choupinne » Urie, un surfer et artiste tatoueur de talent, à Basse Terre. Nous arrivons en avance, Olivié part faire des courses. Le calme règne dans le salon de tatouage, même les mouches n’osent pas faire trop de bruit. Exode puis Olivié arrivent et le calme n’est alors plus. Ces trois là se connaissent depuis tout jeune, ils se fréquentaient déjà sur les spots de surf entre les cours. Et les récits de surf de se mêler aux histoires de légendes urbaines de St Barth d’où Jean-Philippe revenait. Exode n’a pas beaucoup de temps, nous nous donnons rendez vous au samedi matin suivant. Deux de ses riders viendront aussi et paieront une petite démo pour faire des photos, parfait.

Pascal est ce genre de gars passionné, comme investi d’une mission, celle de faire reconnaitre le skateboard, mais aussi le roller, le BMX et un peu tout ce qui glisse et roule sur une surface non liquide. Une fois n’est pas coutume ici en Guadeloupe, le Rastafarisme l’aide à canaliser toute son énergie dans l’aboutissement de cette mission et ne cesse de lui donner la ressource spirituelle pour continuer son combat. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un combat contre les institutions guadeloupéennes qui ne prennent absolument pas au sérieux les disciplines freestyle urbaines. Sans soutien, sans moyen, mais donnant tout ce qu’il a, le rasta cinquantenaire a fini, il y a peu, par obtenir à un local dans un espace dédié au sport, avec gymnase et terrain de basket, à Baillif, en Basse-Terre. Il peut maintenant y stocker du matériel mais il aura auparavant investi, sans rien demander à qui que ce soit, le parking voisin pour y poser rampe et barre de slide, afin que ses disciples puissent évoluer et progresser. L’audace a fini par payer et l’association Cho Divan trouvait enfin un toit, après des années de batailles.

C’est donc là que l’on retrouve Exode et deux de ses padawans, Stevens en skate et Kelia en roller. Les deux jeunes arriveront dans quelques minutes, Pascal se pointe en longboard sur un vieux skate Alva, un collector siglé DogTown. Le local est rempli de cartons de rollers, de plots et de crosses de hockey. La veille, il y avait un entrainement.

Il me fait très vite part du but de Cho Divan. Les boutiques de skate, les enseignes usant et abusant de l’esprit core de cette glisse pullulent et rencontrent un franc succès, mais il n’y avait jusqu’alors aucune structure pour encadrer et aider les jeunes à évoluer dans ce milieu. Alors Pascal passa le Brevet d’Initiateur Fédéral, indispensable diplôme afin de palier à ce manque. L’envie de partager sa passion aux plus jeunes animant chacune de ses actions. Écoles et associations de vie périscolaire viennent le voir maintenant, signe que la sauce monte. Une nouvelle génération prendra source dans ce mouvement, aucun doute là dessus.

Le téléphone d’Exode sonne, c’est une association guyanaise qui envoie une invitation à un rassemblement-marathon de roller, à New York. Sympa. Je lui fais part d’un projet en cours que j’ai de mon coté, en France, avec le crew de longboarders Entre Couzs et la revue francophone de la route, Roaditude. Exode les connait. Il a déjà vu quelques unes de leurs vidéos sur internet. La Guadeloupe se prête elle aussi plutôt bien à la pratique du longboard downhill. Il emmène souvent ses kids sur l’un des spots pour leur enseigner l’art de la descente et la maitrise des courbes que cela implique.

Pour promouvoir Cho Divan, Exode et son jeune crew se balade à travers la Guadeloupe, filmant chaque session et poussant l’image loisir. Il faut rassembler les masses, que tout le monde puisse découvrir les joies de la Glisse. Le téléphone sonne à nouveau. Océane, la maman de Kelia appelle Pascal pour lui dire que son fils est en route. Il lui répond qu’il l’attend toujours, qu’il a un  bon BMX pour elle, prêt à usiner tou le bitin si elle est vraiment déterminée. Olivié arrive presque essoufflé. Il tourne en longboard sur le terrain de basket depuis dix minutes, poursuivi par Pritti. Ce qui devait arriver arrive et, laissant sa patte trainer un peu trop près des roues, une griffe de la chienne se bloque dans la gomme et le skate s’arrête net, projetant Olivié dans les airs, torse nu. La chute est lourde, et quelques bouts de chairs restent incrustés dans le goudron. Il se marre. Exode lui taxe son skate, Olivié le supplie de ne pas sauter avec. Il retrouve sa planche intacte après quelques courbes chassées entre les paniers de basket.

Pascal revient sur son parcours de rider pro BMX. Il a commencé à quatorze ans, bien avant les premiers X-Games. C’était la période des Mad Dogs avec Adolphe Joly, José et Michel Delgado, les références de l’époque, mais aussi de Bob Haro, l’inventeur du flatland (ndlr : et responsable des cascades à bicyclette dans le film E.T. de Spielberg pour ceux qui veulent creuser le sujet.)

Ils ridaient au même niveau, mais Exode se targue d’avoir eu une rampe à 2m50 de haut contre 2m20 pour celles des ricains. Lui et ses potes avaient choppé des plans sur un magazine des USA, BMX Action, et s’étaient arrangés pour la construire avec un maximum de matériaux de « récup’ ». Il se marre en évoquant ce souvenir. Une fois fini, n’ayant alors jamais vu de vidéos pour avoir une idée de la façon dont laquelle il fallait s’élancer, il se jetèrent et gommèrent instantanément toute appréhension quant aux autres gros modules qu’ils allaient affronter dans les contests à venir. C’était le feu à l’époque. Tous les jours ils s’entrainaient, se faisant rarement jeter hors des « spots sauvages », tel que l’on peut se l’imaginer. Sans même s’en rendre compte, les jeunes riders prirent un niveau de dingue. Skateboarders et BMX se mélangeaient pour rouler ensemble, créant une superbe cohésion de groupe, et bien loin des clivages entre « espèces » tel que l’on peut le voir maintenant. Les premières vidéos arrivèrent avec la TV et les chaines américaines. C’est là qu’ils prirent conscience du niveau de leurs performances. Et puis les X-Games sont nés. Ce qui d’après Pascal, a tué une certaine dynamique sportive et créative dans les sphères influençables du BMX.

Les X-Games, c’est bien. Mais c’est bien pour la compétition. Avec toutes ces nouvelles règles,  ces nouveaux cadres, ils ont enlevé une certaine innocence au BMX. C’était cette innocence qui lui permettait de se montrer un peu n’importe où et n’importe comment, en démonstration souvent, à travers le pays. L’ampleur et la recherche perfectionniste des X-Games ont absorbé cette vibe négligemment urbaine, qui faisait beaucoup au charme des sports de rues. Le skateboard a réussi à passer au travers de ces règles. Le BMX, à l’instar de ce qu’il se passa pour le windsurf vis-à-vis du surf, se retrouva bien en peine. La recherche de performance passant au dessus de celle du simple plaisir partagé, et l’ouverture au monde réel s’en voyant fortement réduite. Exode, à travers son asso Cho Divan, s’est engagé pour justement contrer cette image trop élitiste. Jeune, il n’a pas eu la chance d’avoir un « grand frère » pour lui montrer la voie du ride, ni pour le guider à travers sa passion, vers un métier qui pourrait l’aider à assouvir son désir de glisse. Il y a plus de 300 skateboarders en Guadeloupe et pourtant, il n’existe aucun mouvement visant à rassembler ou à fédérer les idées et d’ainsi pouvoir prétendre à des zones dédiées. Chacun reste dans son coin, chacun se moque du support de l’autre alors que tous devraient descendre les routes main dans la main. Rares sont ceux qui se rendent compte qu’au final, ce qui compte, c’est la glisse et le plaisir. Exode trouve ça triste. Alors il coach, il ouvre des voies, des pistes pour l’avenir de ses élèves. Son immersion dans le milieu fut tellement intense qu’il ne peut pas, qu’il ne veut pas lâcher l’affaire. Et maintenant, ce sont deux projets de skatepark qui sont en cours. Un à Baillif, un à Vieux-Habitants.

Stevens et Kelia sont avec nous. Ils sont chauds et n’ont encore jamais fait d’interviews ni de sessions photos pour un magazine. Ils se présentent, Kelia a commencé en 2013, forcément plus attiré par le street mais s’orientant sur la rampe et les sensations de vols que cela procure. Stevens a grandi en Guyane et dans le BMX, mais arrivé en Guadeloupe, après s’être fait braquer son vélo et n’ayant pas les tunes pour s’en racheter un, il fit un bref passage en roller avant de tomber irrémédiablement amoureux du skateboard. Les deux jeunes sont passionnés. Je le vois dans leurs yeux et dans leur détermination à rentrer tel ou tel tricks devant l’objectif de mon appareil photo. Ils finissent sur un gap de 2 mètres de long. Un saut qu’ils n’avaient encore jamais tenté…

… Nous nous quittons sourires aux lèvres, les kids ont assuré et ont mis le gap en boite sans se mettre de chute trop violente, Exode est fier d’eux. J’ai de bonnes photos et une belle histoire de plus à raconter. Notre avion décolle dans deux jours. Il est temps de savourer une eau de coco, il fait toujours aussi chaud.

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