LA GLISSE AURAIT PU SAUVER LE MONDE – MAIS L’IVRESSE DU POUVOIR L’A TUÉE

Ricardo Dos Santos s’est fait descendre.

Il s’est fait sécher, buter, flinguer.

Ricardo Dos Santos est mort, à 25 ans, devant sa maison. Abattu par un flic sous meth’ et ivre mort.

Une balle dans le dos, puis deux dans le buffet. Pour rien.

Ricardo Dos Santos est mort et les médias du monde entier, même ceux sans relation avec le milieu du surf ou même de la glisse relatent l’info avec en gros titre ; R.I.P. Ricardo Dos Santos.

Les hommages s’enchainent sur la toile, chaque pro-rider y va de son souvenir, de son message de soutien à la famille, quelques anecdotes ressortent pour honorer sa mémoire. Les mags de surf ressortent son palmarès, et des photos où l’on voit le jeune homme souriant, surf sous le bras, ramant vers le peak ou droppant sur des monstres liquides, inondent la toile.

Nous on va vous raconter une histoire. Une histoire que l’on aurait voulu raconter sans faire tristement écho à ces révoltantes circonstances. On l’imaginait plus d’ici une ou deux semaines, mais voilà, on vous la pose aujourd’hui.

La glisse aurait pu sauver le monde. Mais l’ivresse du pouvoir l’a tuée.

Fut un temps, le surf était un sport, que dis-je, un art où la communion avec les forces de la nature était omniprésente. Partout régnait la notion de partage. Partage d’un plaisir avec l’océan et ses vagues, mais aussi le plaisir de prendre son pied avec les potes, potes d’une journée ou de toujours. Les sourires fusaient, les rires explosaient et résonnaient bien au delà du fracas du shore break sur le rivage.

Le surf faisait rêver car il était mystérieux. Les non initiés voyaient les surfeurs comme des extra-terrestres, des marginaux qui vivaient dans une autre dimension, tant spirituelle que spatio-temporelle. Les bandes s’auto subsistaient, travaillant juste ce qu’il fallait pour assurer le strict minimum d’une survie volontaire. Tout tournait autour de la recherche ultime du fun salvateur de ces âmes légères et insouciantes. Une bagnole pour 5 ou 6 mecs, ils se fabriquaient eux même les surfs, squattaient un coin de jardin pour faire pousser ce dont ils avaient besoin, vendaient deux trois bricoles pour gagner les 5/6 dollars pour chopper le riz de la semaine. Sans dieux ni maitres, ni aucune règle sinon celle de suivre le rythme de respiration des mers et océans.

Sans haine, sans peur ni reproche. Incompris mais fascinant les foules. Ils vivaient leurs rêves dans un univers propre à ce milieu unique. Pas de vagues ? Ou les skates sortaient, ou la migration reprenait, en quête de vagues parfaites.

Le life style était pur, réel, simple. Incompris mais authentique.

Et puis les tendances ont évolué, l’horrible, et sans âme, expression de « surf business » est née. Aux antipodes de l’esprit originel, dédouané de tous liens businessistiques, ça a commencé tout doucement. La maladie est venue de ceux même qui baignaient dans le doux bain de ce rêve réel. Mais comment les blâmer ? Dans une société où il était de plus en plus dur de vivre entre 4 planches et un bout de toit au bord de la plage.

Ils ont donc commencé à produire, à vendre leurs rêves. C’était beau, l’esprit pionnier continuait d’animer et de rythmer la vie de notre univers. Le grand public s’est mis à rêver de plus en plus sur les performances des surfeurs.

C’est là que ça a commencé à partir en couille. Quand le terme performance est arrivé. Performance sur l’eau mais aussi performance marketing. La réponse de certains fut la violence, avec l’avènement du localisme. Pendant que d’autres vendaient leurs images pour faire rêver les collégiennes et attirer dans les surf-shops nombre de jeunes citadins fins excités à l’idée de se jeter dans les vagues pour faire comme le mec de la photo. L’esprit de la glisse s’est mutantifié en image de marque. Faire du pognon est petit à petit devenu plus important que shooter des grosses vagues. Et si le cameraman n’est pas là pour immortaliser chaque moment, la session ne vaut pas la peine d’être ridée.

la glisse aurait pu sauver le monde

C’est un peu l’histoire de notre civilisation. Daryush Shayegan est un philosophe contemporain et iranien. Ses propos se reflètent étrangement bien dans notre univers si coloré mais si fade.

D’après lui, il faudrait que le monde technique d’aujourd’hui considère les mythes, croyances et vérités des anciens mondes nourriciers. Le monde contemporain a banni le monde de l’âme. L’homme est donc déséquilibré et doit revenir à une partie invisible des choses. C’est une question d’hygiène psychique pour l’homme moderne. Mais l’homme n’y arrive pas, il est désenchanté. Il picore un peu de tout, sans fond ni matière.

Toujours d’après lui, l’homme contemporain a évacué de son imaginaire les symboles qui rendaient le monde presque magique. De nos jours, la science comprend presque tout. La connaissance a effacé le rêve et l’enchantement.

Le parallèle est vite fait entre l’esprit du philosophe, notre univers et les tristes évènements qui ont coûté la vie au jeune surfer brésilien.

Le décalage entre le passé et le présent, entre l’imaginaire collectif de certains endroits (le quartier paisible, surf spirit à l’ancienne, paradis sur terre dans lequel vivait Ricardo Dos Santos/la volonté de certains de réussir à faire croire et de faire rêver au fait que le « surf spirit » existe encore) et la fausse réalité dans laquelle vivent d’autres (le monde cauchemardesque sous meth’ mais saupoudré d’une sensation de pouvoir absolu procurée par les armes et le statut de militaire de l’assassin).

Le décalage entre ce que nous vendent les marques et médias (l’attitude ultra roots et cool de tel ou tel surfer, croulant sous l’or, les femmes et la gloire) et la réalité qui se résume finalement à une infime poignée de personnes qui, à quelques exceptions près, sont rarement les athlètes (Les marques qui tuent notre sport en exploitant l’image suscité pour la détourner et monnayer sur le dos de quelques jeunes talents, belles gueules, qui au moindre écart seront jetés aux crocodiles. Rappelez vous de Charly Martin, qui après une bagarre dont il n’était pas responsable, mais qui fut médiatisée, perdit tout soutien de la part de ses sponsors).

Et les rares survivants de ce système vivent malgré tout en décalage complet avec eux même. Malgré leur volonté de respecter les valeurs qui les font vibrer, ils restent attachés au défilement incessant de l’information. À la mort médiatique de tel ou tel personnage sitôt qu’il sort du cadre, tous s’en plaignent alors que l’on devrait peut être s’en réjouir. Au final n’est ce pas ce que l’on peut souhaiter à ceux qui se disent vivre selon ces préceptes ?

Une nouvelle connivence entre les hommes est inventée mais elle n’est pas enracinée culturellement. Nous croyons connaître le monde grâce aux filtres modernes d’internet, des médias, On croit connaître tout ce bel univers mais cette connaissance est hachée, superficielle.

On croit connaître le monde, mais que sait-on au juste ? Telle personnalité va être mise sur un piédestal mais qui est cette personne vraiment ? Sinon un pur produit médiatique…

Je me souviens d’une rencontre avec un ex–pro rider devenu depuis chômeur entre deux contrats d’intérim’… Il me parlait sur un ton désabusé de ses espoirs de jeunesse, de ses idoles vu dans les mag’. Il découpait soigneusement les photos avec ses ciseaux d’écolier, pour les coller dans son agenda. Et puis vinrent les premiers sponsors, il était doué, le premier trip à Hawaï. Il rencontra son idole. Le mec qui le faisait rêver quand il était gamin.

Le héros de jeunesse ne s’est pas mis à l’eau une seule fois, trop défoncé de ses bringues de la veille, il n’a pas jeté un regard au gamin, qui pensait là réaliser son rêve…

Plus tard, pas assez compétiteur pour avoir d’assez bons résultats, et pas assez belle gueule pour vivre de surf-trip, d’amour et d’eau fraîche aux frais des sponsors, il s’est retrouvé presque clochard, a perdu goût au ride, presque à la vie. Il s’est brulé les ailes qu’il s’était forgé à grand coups d’espoirs et de rêves. Il a depuis repris plaisir à rider sur son home spot, mais garde l’amertume d’une jeunesse volée dans ses tripes. Et quelque part, les marques qui lui ont offert du rêve à cette époque, sont responsables de la mort du jeune surfeur, fougueux et pétillant qu’il était.

La Glisse aurait pu sauver le monde, mais l’ivresse du pouvoir l’a tuée.

Le surf business est gangréné jusqu’à la moelle. La mauvaise came et l’appât du gain sont quasiment venus à bout de l’esprit du surf. Et si l’espoir de revoir un jour, se raviver les braises de la glisse originelle, est toujours présent dans nombre de cœurs, les quelques personnes de pouvoir, aux rênes de l’industrie du faux rêve, ne sont pas prêtes de lâcher l’affaire.

Ricardo Dos Santos est mort pour avoir essayé de faire vivre cet esprit, beaucoup ont connu ce funeste destin avant lui, et si les responsables de ce désastre ne sont pas toujours les pauvres mecs camés, l’assassin numéro 1 sera toujours cette ignoble et honteuse, ivresse du pouvoir.

Colin

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