Chargé de « good vibes » d’un été qui bat son plein, Tonton Radman reprend du service et vous offre cette nouvelle qui parle de Vivre, tout simplement. (follow this link for an English version with a poor traduction)

L’ABEILLE QUI AIMAIT LA SURFWAX

Il fait beau.

Le soleil cogne fort, pas le moindre nuage à l’horizon. Les cigales chantent et les fleurs, tous pistils dehors, captent chaque rayon comme une bénédiction, offrant aux abeilles leur précieux pollen. La saison bat son plein, les butineuses se donnent à fond et les ruches résonnent et vibrent d’un bourdonnement quasi incessant.

En plein milieu de la campagne verte et jaune, une route, aussi noire que longiligne. Les mirages de flaques d’eau apparaissent à chaque irrégularité de terrain, et disparaissent dès que le champ de vision devient plus net – inexorable autant qu’infatigable illusion d’optique assoiffant les esprits.

Sur la nationale, apparaît un vieux van. Un Chevrolet Chevy de 1988 vient troubler, dans le vrombissement de son vieux V8, le flow incessant de bagnoles neuves et rutilantes, aux vitres fermées en plus d’être teintées.
Quand les passagers de ces dernières se retrouvent privés du plaisir de goûter à l’air libre et préfèrent, comme le reste de l’année, rester cloisonnés dans leur univers climatisé, aux senteurs dorées bien qu’aseptisées, ce van vient prouver que l’on peut encore s’abandonner à l’ivresse que procure le vent chaud s’engouffrant dans les fenêtres ouvertes.
Quel pied de laisser les cheveux voler en pagaille, de sentir les odeurs de l’été venir chatouiller les narines, de faire distiller au fond du palais la douce moiteur de l’atmosphère ensoleillée tout en enchainant les interminables kilomètres séparant les montagnes de l’Océan, le poste de radio crachotant le doux son du Kid Koala.
L’artiste y laisse filer son blues mêlé au son des platines, sobre et ne laissant rien du charme original s’en aller entre deux scratchs, offrant aux passagers du pur miel musical, délice pour leurs synapses partant en voyage.
Car il n’y a aucun doute sur le fait que ce Chevy venait des montagnes, et encore moins sur celui qu’il se dirigeait vers l’Océan.
La plaque d’immatriculation et les planches de surf donnant les premiers indices, la route empruntée étant la seule et unique voie d’accès aux vagues du Pacifique concluant cette déduction.

C’est ici qu’arrive Yvette.

Yvette est une abeille de 21 jours. Elle n’en a bien sûr aucune conscience puisque c’est une abeille mais témoigne pourtant d’un C.V. à faire pâlir n’importe quel chasseur de tête.

Sortant de son statut de larve, l’abeille encore bébé s’était retrouvée, telle une Cendrillon des ruches, à arpenter la sienne pour la nettoyer dans ses moindres recoins.

A 5 jours et demi, travaillant comme il se doit bien que légèrement fainéante, Yvette fut promue nourrice. Et pendant une dizaine de jours, s’était attelée aux quelques mille repas quotidiens de chacune des larves. Oh elle n’était bien sûr  pas la seule à s’occuper des nourrissons de sa Majesté la Reine, mais cette époque fût assez dure pour Yvette. Les larves blanches la dégoutaient au plus haut point. Cette matière vivante, visqueuse et pataude la répugnait littéralement.

A 13 jours, elle devenait maçonne. La ruche s’agrandissait et demandait toujours plus de rayons. Cela lui plaisait, elle aimait construire, et la cire qui coulait d’entre ses mandibules lui laissait un arrière goût délicieux. Cette tâche fut entrecoupée de sessions ventilations assez régulièrement. Il fallait tenir la ruche à bonne température, et ces pauses, bien que peu reposantes, variaient le rythme de la journée qu’Yvette trouvait déjà fort monotone.

A l’aube de son 21ème jour, Yvette ne tenait plus en place. Elle allait enfin prendre le large, devenir ce dont elle avait toujours rêvé, une aventurière, une exploratrice, une butineuse.

La voici donc rentrer dans l’image dépeinte plus haut.

Un défilé incessant de bagnoles, leurs occupants la mine plutôt maussade, cachés derrière leurs vitres teintées bien que la météo fusse au grand beau comme annoncé.

Et Yvette de se lancer en quête de pollen frais, ne tenant compte des bolides, n’ayant à ce jour, jamais eu besoin de s’y confronter. Et quand elle se met en tête de vouloir traverser, le pollen a toujours l’air meilleur dans le pré d’à côté, elle prend son courage a six pattes et sans réfléchir s’élance.

« S W O O O O O S H H H H ! ! ! » suivi d’un petit « pif »

Toute sonnée, Yvette reprend son envol en titubant et, tant bien que mal, reprend la direction du champ désiré. « poc », rebondissant sur la vitre, ne comprenant pas qu’elle est piégée, Yvette s’entête, et manque de se casser la tête une dizaine de fois d’affilée, sans succès.

Toute faible qu’elle est, la jeune butineuse s’endort, épuisée.

Un cri de joie sort du vieux van. Des bras sortent des fenêtres et tapent sur la carrosserie du fuselage. Les vagues sont en vue, entre deux dunes, déferlant dans un voile blanc d’écume, sur de longues droites bien velues. Les gens sont contents. C’est un couple, ils s’appellent Bill & Belle, ils sont jeunes, ils sont heureux et l’Océan s’offre à eux.

Le Chevy garé, Bill saute dans son short, enfile un lycra et court vers le line up, sa planche sous le bras. Belle prend le temps de dérouler la toile, depuis le toit de leur van jusque sur des piquets – en journée un peu d’ombre ne fait pas de mal – et prépare un apéritif bien mérité après tant de kilomètres parcourus. La session attendra, la houle n’est prévue à la baisse. Leur vieux chien, Virgule, aurait dû sortir du coffre depuis un bout de temps.

Finissant par en avoir plein les bras et sortant de l’eau une heure plus tard, toujours pas de chien. Bill le trouve dans le van, devant le lit, assis droit comme un piquet, ne bougeant pas d’un poil. Posée au bout de la truffe, faisant loucher le chien de ses deux grands yeux écarquillés, se trouve une petite abeille, les pattes pleines de pollen doré. Yvette.

Happée par l’aspiration de la fenêtre ouverte, elle s’était retrouvée prisonnière de l’habitacle et de longues heures durant, avait tenté de s’échapper sans le moindre succès. Exténuée, la pauvrette s’était endormie sur le lit.

Curieux puis attentionné pour cette pauvre petite créature, Virgule l’avait recueillie sur sa truffe, tentant de lui donner un peu de chaleur pour la faire revivre.

Belle se met a rigoler, sort son smart phone et fait une photo du canidé posant tel une statue, son abeille sur la truffe et n’osant bouger de peur de déranger sa nouvelle amie. Bill la récupère, Virgule le suit, observant attentivement tous les faits et gestes de ses maitres. Ils lui donnent un peu d’eau sucrée, l’abeille vit encore. Elle est faible, mais elle bouge encore ses pattes chargées et ses petites ailes. Quelques minutes après, Yvette a repris suffisamment de force pour s’attaquer au pollen qu’elle a aux pattes. Elle le déguste avec une avidité surprenante, compte tenu de l’état dans lequel elle se trouvait juste avant. Virgule reste pantois, regarde l’abeille faire, ses yeux s’écarquillant de plus en plus, au point de laisser croire qu’ils pourraient sortir de leurs orbites. Il est en admiration devant la petite chose et se retiendrait presque de respirer de peur de la faire valdinguer d’un souffle un peu trop violent.

Yvette elle, n’est pas impressionnée. Pas le moins du monde. Pour l’instant elle digère. Reprend des forces. L’entourage n’a pas l’air de représenter la moindre menace, elle le sent dans les vibrations de l’atmosphère, tout est paisible et calme ici. Elle s’endort.

Bill la récupère du bout des doigts. Chacun de ses mouvements sont suivis de l’attentif regard de leur animal de compagnie. Aussi, la dépose-t-il sur le tableau de bord, dans une petite boite sans couvercle, matelassée d’un bout de tissu douillet trouvé par Belle quelques temps avant, et trainant dans le Chevy depuis.

La nuit tombant, Bill allume un feu. Non sans mal et non sans subir quelques sarcasmes, aidé de son vieux briquet suédois.

Les flammes finissent néanmoins par crépiter dans la nuit, des soupirs amoureux s’échappent du campement et entre les dunes, la lune brille d’un beau croissant.

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Coup de langue doucereuse sur l’abdomen. Virgule, en bon gros « petit » chien, venait de se mettre en tête qu’Yvette y prendrait son pied, et qu’un camarade digne de ce nom se devait de s’y adonner. Ses maîtres étant occupés à d’autres tâches et ne s’intéressant pas plus que ça à lui, la bête se mis à cajoler sa belle, du bout de la truffe et de la pointe de sa langue, humidement pâteuse.

Yvette ne en lui tient pas rigueur et ne prend pas la mouche. L’abeille n’en est pas à son premier rodéo. Une fois, alors Nourrice, elle s’était vue prodiguer de fabuleux coups de langue à de multiples reprises, et d’une toute autre intensité. Un loup voulait se faire le miel, et, sans craindre de se faire piquer au vu de la saison et d’un récent feu de forêt, lapait avec avidité le miel suintant de la ruche. Yvette se trouvant en première ligne de défense (afin de protéger les larves de sa majesté la Reine, il va de soit) s’était retrouvée sans même s’en rendre compte à savourer un certain plaisir charnel jusqu’alors inconnu. Ne souhaitant néanmoins point réitérer la performance, elle s’était abstenue de la compagnie de loup depuis. Virgule étant à ce moment particulièrement doux et attentionné, Yvette se détend, se prélasse, se délecte et puis s’endort, portée par une volupté nouvelle, exquise sensation.

Se réveillant aux premières lueurs du soleil, Yvette se sent soudainement prise de pulsions nerveuses. Elle le sait, il faut qu’elle travaille. C’est toute son horloge interne qui est décalée, et l’abeille se sent coupable du trop plein de sommeil de ces deux dernières journées. Elle agite frénétiquement ses pattes, ses ailes s’emballent dans de petits bourdonnements faisant penser à un jeune fanfaronnant avec sa mobylette devant le collège. Tant et si bien que Virgule, pourtant vieux chien rompu à tous types de bruits susceptibles de troubler son sommeil, ouvre un œil. Il pousse un soupir en s’étirant, juge qu’il n’a pas besoin d’ouvrir le deuxième puis se rendort. Les « parents » roupissent encore, rien ne presse et les ronflement canins de reprendre paisiblement.

Yvette s’époussette, sort de sa boite et prend son envol, toutes antennes pointées vers l’Est – ce genre de choses qu’une abeille n’oublierait jamais, à savoir, ses origines.

Au bout de 500 mètres, elle arrive vers la fin des dunes et s’élance dans une forêt de séquoias. L’abeille fait des pauses « butinage » régulièrement, reprenant des forces à chaque source de pollen rencontrée. Ce goût boisé qu’offrent les conifères lui plaît. Aussi, Yvette décide de s’y abandonner quelques instants.

Salut !

– Qui va là ? Attention, j’ai encore mon dard !!! Je n’hésiterai pas à m’en servir !!!

– Du calme poulette, du calme. Je ne suis qu’un pauvre faux bourdon. Je t’ai entendu arriver et comme cela faisait longtemps que je n’avais pu discuter avec des semblables… Je m’appelle Ignace.

– Yvette, butineuse. Enchantée

De même. Mais si je puis me permettre, tu n’as pas trop l’air d’une butineuse…

– Comment ça ? Et on ne vous a jamais appris que tutoyer une dame était malpoli ?

Au diable ces foutaiseries de mondanité bien pensante. Oh et puis je sais juste qu’il n’y a aucune ruche dans les parages. J’en déduis donc que tu n’es pas, ou plus, une butineuse et que tu as choisi le même chemin que moi.

Celui de la liberté pardi. Le chemin de la paresse vagabonde et salvatrice. Celui qui mène à cette vie détachée de toute notion de travail forcé, de travail à la chaine sans la moindre pensée ludique. Vive la vie !!!

– Comment osez-vous ?! Et d’abord, que faites-vous ici !?

Je suis un faux bourdon ma belle, et j’ai déjà vu 34 levers de soleil… Aucun de mes frères ne peut en dire autant. Tous se sont fais prendre dans le piège à désir de la reine. Ils sont rentrés dans la Ruche, ils l’ont sauté à tour de rôle, bave aux lèvres et yeux exorbités de sang, et puis ils sont morts. Tous. Les uns après les autres et sans la moindre exception. J‘étais le dernier à devoir y passer, mais j’ai senti qu’un truc n’allait pas alors j’ai rebroussé chemin. Quand les gardiennes m’ont demandé ce que je faisais là, je leur ai dit que je ne pouvais pas, que j’étais gay. Elles m’ont foutu à la porte. Plus tard, une autre ruche a essayé de m’embrigader dans leur funeste partouze, j’ai réitéré le subterfuge et encore une fois, je me suis fait virer de ce que j’aime depuis à appeler, leur secte de fanatique. J’ai continué mon voyage de pétales en pistils et je me suis retrouvé dans cette forêt. Je ne fais rien de mes journées, sinon chiller et butiner. Vraiment, tu devrais essayer.

Yvette reste sans voix. Tiraillée entre le dégoût que lui inspire ce vieux mâle sûr de lui et la soif de découverte naissante, impulsée par son récent voyage et les dernières découvertes – la dernière en date étant le concept, ma foi fort agréable, de grasse matinée.

Mon devoir est de rentrer à la Ruche, même si je dois y laisser mes rayures. Il en va de l’honneur de ma famille !

Tu sais tout le monde s’en fout. Autant profiter à fond de ce qu’il te reste de vie. Tu l’as déjà passé à trimer dur, les tâches les plus ingrates étaient tiennes. Tu as quel âge ? Une vingtaine d’Aubes ? On dirait que tu en as vu 50 !!! Relax Butineuse, relax. Respire et réfléchi bien à ce que tu vas faire. Ça sent le BBQ par là bas, il doit y avoir plein de sauces sucrées, je vais y faire un tour. Si tu m’accompagnes, tu auras gagné 3 jours de ta nouvelle vie. Si tu continues ton chemin, je te souhaite bonne chance et te dis adieu.

Ignace abandonne Yvette et s’envole dans un bourdonnement harley-davidsonnesque. Restée seule, pantoise, Yvette ne sait plus que faire. Le soleil est déjà haut dans le ciel, la chaleur est écrasante et aussi décide-t-elle qu’il vaut mieux rester une journée de plus avec ses sauveurs et ce gros chien qui semblait lui porter de l’affection. Au diable le gros bourdon dont elle avait déjà oublié le nom, ce rustre n’y connaissait rien aux bonnes manières et il était probablement déjà parti loin en quête de choses qu’il n’aurait pas à faire.

Au campement, posé à l’ombre du Chevy avec déjà une belle session de surf matinale dans les pattes, Bill et Belle savourent un steack de saumon, légèrement cuit au BBQ. Virgule se prélasse sur les housses de surfs, en plein soleil, et les combinaisons sèchent, étendues sur la slackline entre un poteau et le van.

Entendant Yvette arriver, le vieux chien se redresse et se met à gémir joyeusement. La queue frétillante il s’approche de ses maitres, qui l’envoient aussi vite balader « Virgule, quand on mange, les p’tits chiens, c’est couché !!! » et le pauvre animal de retourner tout gémissant sur son panier improvisé.

Yvette arrive, salue ses amis en leur bourdonnant dans les oreilles et retourne sur sa petite boite matelassée.

Bill ne manque évidemment pas de saluer l’audace de l’insecte et Belle rigole de nouveau en essayant de prendre une photo. Tout les surprend, délicieuses nouvelles expériences à la chaine. Ils s’en délectent et en alimentent leurs rêves, s’abandonnent aux plaisirs de la vie simple, laissant les embarras du monde réel de côté.

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Voilà une odeur qu’Yvette n’avait encore jamais sentie. Repartis pour le surf de l’après midi, un pain de wax traine sur la table entre deux gouttes de confiture de lait, vestiges de la fin de repas du couple. Ce bout de paraffine, servant à recouvrir par friction la surface d’un surf, rendant ainsi le pont plus agrippant pour les pieds, sent la noix de coco. Yvette se laisse subjuguer par l’odeur, et s’en approche avec une certaine élégance, teintée de méfiance.

– Ah tu es là finalement, cool, on va bien rigoler toi et moi.

– Monsieur je n’exprime pas le désir de vouloir converser avec vous.

– À ta guise poulette, je ne suis là que pour la confiture de toutes les manières.

– Pas touche !!! Ce n’est pas à toi… à vous !!!

– Mais ils n’en veulent plus ! Tu as bien vu, ils sont partis !!!

– Oui mais vous… tu… ne le mérite pas !

– Quoi il faudrait que je travaille pour mériter ma pitance maintenant ?

– Si vous m’aidez, on pourra peut être partager.

– Pardon ?!!?

Yvette a une idée en tête. Ce bout de cire s’annonce parfait et le bourdon, tout grossier personnage qu’il est, a raison. Elle ne pourra rentrer chez elle, mais elle n’en a pas encore fini avec la vie. Alors, au boulot.

Ronchonnant, Ignace se met néanmoins à l’ouvrage. Le bout de cire est divisé en plein de petit tas. Lui, mastique, elle, façonne. Elle se souvient avoir aimé ça en son jeune temps, elle prend plaisir à créer son œuvre, ça se voit. Même un faux bourdon ronchon comme Ignace ne peut nier le sentiment de satisfaction qu’il sent émaner sous ses papilles gustatives. Comme Yvette avant lui, l’arrière goût qui lui reste est délicieusement parfumé. Cette wax naturelle et à la saveur noix de coco est tout simplement exquise (du point de vue de l’abeille cela coule de source).

Aussi, avant même qu’il ne s’en rende compte, Ignace mâche, mastique et se régale, avalant le travail en moins de temps qu’il n’en faut pour faire rougir la plus acharnée des ouvrières.

Non moins efficace et tout aussi perspicace, Yvette, voyant le travail de son compagnon imposé, redouble d’effort et quelques heures plus tard (notion de temps toute relative compte tenu du rythme de vie d’une abeille) de solides fondations d’une mini ruche de cire blanche sont déjà prêtes. Remplissant la petite boite que Bill avait sortit plus tôt.

Des fondations, sortent les premières alvéoles. Une première rangée, de tailles confortable pour qu’Yvette puisse s’y promener, y dormir et y stocker le pollen, puis une deuxième rangée, avec des alvéoles plus grosses, pour Ignace, dont elle avait déjà à trois reprise, redemandé le nom.

L’ouvrage presque fini compte maintenant une dizaine de rangées. Seule ombre au tableau, il n’y a pas de toit et l’ensemble risque de fondre dès le lendemain, lorsque le soleil atteindra comme chaque jour son zénith, et que la puissance de ses rayons sera absolument destructrice.

Virgule, ce bon vieux chien, n’a pas loupé la moindre miette du spectacle. Tapi dans l’ombre, l’animal attend le retour de ses maîtres.

Fut un temps où il les accompagnait parfois jusqu’au peak (là d’où les vagues se mettent à déferler), lorsque la houle était douce et le courant inexistant. Il s’était fait peur une fois, mais son maitre, ce héros, l’avait rattrapé par la peau du cou et hissé sur sa planche juste avant qu’une deuxième scélérate ne s’abatte sur lui. S’en était suivi un ride d’enfer, le chien cramponné comme il pouvait sur la planche et l’homme tentant de ne pas renverser la frêle embarcation tout en dévalant la pente de la déferlante, jusqu’à la plage. Il préférait depuis la tiédeur d’une après midi à l’ombre du camion.

Le soleil est de plus en plus bas, et s’apprête à embrasser la ligne d’horizon quand Bill et Belle sortent de l’eau.

Cette journée fût juste absolument fabuleuse. Les vagues étaient parfaites, encore jusqu’à maintenant d’ailleurs, et d’avoir pu partager ces instants magiques ensemble avec les pélicans et personne d’autre sur les kilomètres de plage qu’offrait le paysage, offrait la saveur particulièrement divine d’avoir pu effleurer du doigt la panacée de cette balade estivale.

Bill pose sa planche, débarrasse Belle de la sienne et l’enlace. Virgule force sa truffe humide entre les deux amoureux et les sépare. Il veut sa caresse et reçoit une gratouille d’oreille mais ce n’est pas encore assez à son goût. Il gémit et pointe le regard vers la table où trône l’édifice bourdonnant. S’en est trop pour Belle qui explose de rire et n’en peut plus de s’exclamer devant la scène qui s’offre à elle. Bill n’en revient pas non plus. Il félicite son chien qui, alors enfin satisfait, se laisse tomber sur le coté, et laisse les mains de son dieu entreprendre une série de délicieuses papouilles.

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Il y a maintenant un toit sur la Ruche de cire coco. Bill a trouvé quelques bouts d’écorces de séquoias en lisière de foret.

Quelques jours se sont écoulés depuis et plus le temps passe, plus Yvette prend le pli sur Ignace et son attitude relax.

Elle butine en fin de matinée, sirote sur la table sa petite perle de confiture de lait avec son ami – qui l’eut cru – le bourdon et se laisse porter sur l’épaule de Belle jusqu’à ce que les premières vagues viennent caresser les chevilles de cette dernière. Là, Yvette s’envole et regagne la confortable petite ruche aux senteurs tropicales.

Ainsi vont les journées de l’ex-butineuse acharnée.

Un petit nettoyage de ses quartiers avant de s’octroyer une sieste méritée, et Yvette d’accompagner Ignace dans une course poursuite au soleil couchant dans les dunes, rasant les avalanches de sable, slalomant entre les oyats avant de raccompagner tous « buzzouillant », le jeune couple de surfer de leur dernière session du soir.

– Alors, penses-tu toujours à tes sœurs de l’Est ?

– Oui. Mais j’essaye de ne pas y penser. Ça me rend triste.

– Elles te manquent ?

– Non, nous ne nous connaissions finalement pas du tout. Mais ça m’attriste de me dire qu’elles pensent vivre quand en fait, elles ne font que mourir à petit feu, sans savoir que ce que nous vivons existe. Elles n’en n’ont juste même pas conscience.

– Et si jamais cela devait arriver ce serait alors la fin du règne des abeilles. L’organisation mise en place depuis des années n’a que pour but de faire prospérer notre espèce. Les autres travaillent quand la Reine s’empiffre. Si le travail s’assouplit, le peuple abeille devient oisif et se met à rêver d’en avoir plus. Imagine le bordel, ce serait l’anarchie. Je pense d’ailleurs que la majorité des abeilles ne préfèreraient même pas avoir à connaître les menus plaisirs de tes deux dernières semaines. Beaucoup ne sauraient s’adapter à une vie aussi peu organisée, ou préfèrent tout simplement en baver au nom de l’ordre et de la sécurité. C’est triste mais je ne vois qu’un monde utopique dont nous seuls avons pu trouver la porte d’entrée. Et imagine une ruche entière vivre comme nous, il n’y aurait probablement pas assez de goutte de confiture de lait pour tous les goûters…

– C’est ça qui me rend triste, mais j’aimerais tellement trouver un moyen de faire revenir tout le monde à la raison.

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Le lendemain, lorsque Yvette se réveille et s’approche de l’alvéole d’Ignace, elle le trouve plongé dans un sommeil éternel. Le vieux faux bourdon venait de partir, à l’aube de son 63ème lever de soleil, après la plus extraordinaire vie qu’un « condamné à mort de sa majesté la Reine » ait pu imaginer.

Des petites larmes sucrées perlent au coin des yeux de l’abeille en deuil. Elle s’envole lentement et sort de la ruche, divaguant plus qu’ayant en tête une destination précise. Le temps est à l’orage, l’atmosphère est lourd et le ciel chargé. De grosses gouttes de pluie ne tardent pas à tomber.

Virgule se terre à l’abri dans le van, Belle plie le campement pendant que Bill nettoie et collecte les quelques déchets qui trainent ici et là.

La ruche est déposée à l’abri d’un arbuste des dunes, Yvette ne sait où aller. Se pose dans le camion et s’endort sur l’épaule de Bill.

Dans son rêve, l’abeille est de retour dans sa ruche natale. Seulement, elle ne sait plus où se mettre, elle ne sait plus quoi faire et se fait bousculer et piétiner par ses congénères. Affolée, elle s’échappe vers un immense champ de fleurs aux couleurs de l’arc en ciel et se met à butiner ici et là. Quand un serpent s’approche trop de son ami Ignace, venant d’apparaître sans cohérence dans son rêve, Yvette fonce sur la tête de reptile, dard en avant, et lui plante dans l’œil. L’animal se tord de douleur puis meurt. Ignace est sauf.

Le van fait un léger sursaut, un cri retentit, les pneus crissent et le Chevrolet s’immobilise. La porte s’ouvre, Bill en sort en se tenant le haut du bras. Belle ouvre la boite à gant, en sort une trousse et y récupère une petite pince. Elle déloge le dard de l’abeille, encore retenue à son appendice par un fil sortant de l’abdomen. Les ailes sont agitées de spasmes nerveux, les pattes, elles, sont déjà raides. Virgule pleure.

Yvette est mise dans une boite d’allumettes, Belle insiste. On lui creuse un petit trou sur le bas côté de la route, et un cliquetis de clés dans le contact plus tard, le van s’éloigne et disparaît dans un mélange de mirage et de poussière, sur la ligne d’horizon.

Colin

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