« Une petite bière ? J’en ai des fraîches dans le coffre de la voiture. »
Les bruits de capsules pshiiitant la pression houblonnée retentissent dans l’écho du petit atelier de Lionel, l’artisan quarantenaire et passionné derrière l’enseigne guadeloupéenne Lion Hand Shape.

Comme souvent dans ce milieu, il n’aime pas trop l’idée d’une interview. La bière est comme une offrande, pour détendre l’atmosphère et délier les langues. Je m’imagine colon arrivant sur une nouvelle terre, offrant babiole et mauvais whisky à l’autochtone pour l’amadouer. Je n’aime pas cette idée et la chasse vite de ma tête. Je le rassure tout en me rassurant, ce n’est pas une interview, juste une conversation entre deux personnes consentantes, un échange d’idées sur le surf, sur la société dans laquelle nous vivons, sur la vie. Très vite, Lionel n’a plus l’impression de devoir parler pour se mettre en avant, pour se vendre ou pour bien présenter. Il a juste à être lui même. C’est tout ce que je demande, et nos timidités respectives de vite laisser place à un débat passionnant.
« Je ne suis pas friand de ça. Je te l’ai dit, vis à vis d’une interview. Je commence tout juste à sortir de l’ombre, je n’aime pas trop parler de moi, je n’en ai pas l’habitude. »
Derrière cette apparente timidité se cache en fait une énorme couche d’humilité. Lion ne veut pas parler de lui car il ne s’imagine pas honorer dignement quelques colonnes éditoriales dans un mag de surf. On ne devient pas un shaper reconnu et on se retrouve encore moins sous les feux des projecteurs aussi facilement. On doit mériter sa place au soleil en quelque sorte. Moi, en explorant les racks des boards qu’il produit, je me dis que cet article va être des plus intéressants, humainement et surfistiquement parlant.

« On ne se met pas au shape comme ça. On s’y intéresse, on traîne dans les ateliers. J’ai toujours été plus ou moins surfer, je viens de Toulon tu vois. Quand je suis arrivé ici, je me suis fait faire une planche par « Paulo » (Paul Thong – Shaper emblématique de la Guadeloupe officiant depuis les mid’ 90s) et puis comme tout shaper de mon époque je pense, et comme ceux d’avant aussi j’imagine, j’ai investi dans du matos. »
Bien sûr tout dépend des moyens du début ainsi que du pays de destination. Pas de polyuréthane en Guadeloupe, même si Lion ne veut de toutes les manières pas travailler un matériau aussi polluant et nocif. L’EPS serait intéressant mais il est très difficile de s’en procurer en dehors de la métropole. Lionel a fini par trouver un bon fournisseur sur la Caraïbe, de gros blocs de mousse qu’il découpe lui même au fil chaud. « Une approche super amateur mais très efficace pour le petit volume de planche que je produis. »

Les premières boards sortirent, puis ce furent les premières réparations, pour les potes au début puis pour les surfeurs du coin, vu qu’il n’y avait personne pour faire ça là où Lionel s’était posé, à Bananié. Mais ce qui lança vraiment l’activité, ce fut l’approche qu’il a vis à vis du shape. Il me présente la dernière planche qu’il a réalisée. La Bastard, inspirée d’un peu tout ce qui s’est fait de bien dans les années 80, influencée par les travaux de George Greenwough, et des Campbell’s Brothers. Avec le temps, Lionel a su développer ses propres modèles. Les retours de clients, d’amis, son propre feeling sur l’eau et ce qu’il aime surfer l’ont guidé vers un certain niveau d’expertise. Surtout sur ce qui touche au fish ( ndlr : shortboard aux formes généreuses, tout en courbes et au maitre beau très large et avancé, assez épais, souvent équipés de deux ailerons, dans l’imaginaire collectif tout du moins ) et aux surfs faciles, parfaits pour les petites et moyennes conditions qui font dérouler les vagues du quartier. « Et puis j’aime tout simplement ce genre de surf. J’aime leurs formes, l’outline des fishs, j’aime les surfer, j’aime la philosophie de ce type de planche et j’essaie d’en casser l’image de surfs vieillots et art/déco. Pour la plupart des surfers, ces boards sont très souvent dix fois meilleures à surfer que n’importe quelle autre estampillée « performance ». Mais l’image qui colle à ce genre de surf l’empêche de vraiment se développer malgré les effets de mode. La vérité c’est qu’avec un bon fish, tu voles. Ça file, ça carve et ça tourne dans un mouchoir de poche. Même avec une vague un peu molle. Tu connais beaucoup de spots classiques qui fonctionnent tous les jours à la perfection ? Il n’y en a pas tant que ça. Un fish te permet de te régaler tout le temps, un surf classique, non. ».

Il me montre son modèle phare. Celui qu’il estime comme étant le plus abouti ( Je trouve tous ses surfs aboutis, mais il dégage de celui là une aura certaine de fierté et de finesse ). Les dérives sont faites d’un mélange bambou/acajou, le nez est légèrement carré, le tail se divise en une belle queue d’hirondelle mais les pointes sont elles aussi légèrement carrées. Les carres sont biseautées et le pont est resté assez plat. Je ne parlerai pas de la carène pour ne pas dévoiler de secrets de shaper mais le travail en est remarquable, simple et efficace. Un surf que l’on imagine très facilement sous ses propres pieds. On ne va pas s’envoyer de gros rollers à midi ou des airs reverses à chaque sections, mais honnêtement, combien d’entre nous ont besoin d’une planche qui permette de s’envoler de la sorte ?

Je remarque les dérives stratifiées. Presque aucun des surfs présents dans l’atelier n’ont de dérives amovibles. Lion m’explique. Pour lui, aucune planche moderne, avec un set de dérives amovibles, n’équivaut en terme de performances une planche où les dérives font partie intégrante de l’ensemble. « Un surf et ses dérives, c’est une seule entité ! » Et pour cela il réalise tout lui même, à la main, jusqu’aux dérives qu’il assemble avec des essences de bambou ou d’acajou, de bois local. Il lui arrive de produire des planches pour ceux qui ont besoin de voyager, avec des dérives amovibles donc, et pour cela, il ne s’autorise que les montages Future Fins, qui offrent un comportement et une durabilité bien plus proche d’un montage permanent et bien au delà d’un montage FCS classique, « Plus de trois quart des planches que je répare, c’est pour des répa de plugs FCS arrachés. On m’en ramène toutes les semaines !!! ». Et quand un client lui parle de pro sponsorisé par une de ces marques, Lionel lui répond calmement qu’un pro, quand il surfe chez lui, sort sur des planches aux dérives stratées et qu’il ne les échangerait probablement pour rien au monde.

« Mais tout ça, c’est un peu la base de mon travail. On ne peut pas parler de planche écolo, les matériaux ne permettent pas à l’heure actuelle d’en donner l’appellation, mais par contre faire des planches durables, solides, qui vont tenir toute une vie, ça oui. C’est pour moi essentiel et bien plus « écolo » qu’une planche dite « bio » qui ne tiendra pas et qui finira dans une déchèterie. Ma clientèle est basée et s’est développée sur cette idée., des surfs faciles, solides, et efficaces.»
Et si les produits 100% bio n’existent pas encore, les artisans shapers comme Lion cherchent et creusent le sujet, trouvent des matériaux plus résistant, et donc forcément moins polluant puisque la planche tiendra plus longtemps. De tendance il y a une dizaine d’années, ce mode de production, de recherche et de développement, est devenu Avenir. Ça, Lion en est persuadé et sa clientèle s’en rend aussi compte. De consommateur, le surfeur évolue et devient « conservateur ». Plus personne, parmi les surfeurs expérimentés, ne veut d’une planche au pont défoncé après deux sessions comme c’était le cas il y a encore peu ( et toujours maintenant ). Une planche, sinon pour la vie, se doit de rester quelques longues années en bon état, sans que l’on ait envie de la jeter car devenue trop moche, trop abimée.

Restent les gamins, la nouvelle génération, celle qui veut surfer les même planches que les pros. Lionel en voit souvent, des jeunes, dépités d’avoir acheté une planche une fortune pour qu’elle soit toute cabossée en une semaine. Alors, il plante ses graines ici et là, prêche la bonne parole pour des planches durables. Forcément plus rigides, les jeunes ont souvent du mal à se faire à cette construction, eux qui ont l’habitude d’une planche molle mais « flex », souple. Certains accrochent pourtant à fond. Ceux qui s’envoient en l’air y trouvent encore plus de répondant et de vivacité. Un jeune surfeur d’une douzaine d’années, évoluant au pôle espoir guadeloupéen, utilise les boards de Lionel et représente cette nouvelle génération de surf et de surfer. C’est un travail de fond, qui se développe essentiellement au plan local. Il ne faut pas compter sur les magazines pour promouvoir cet avenir auquel Lion Hand Shape croit tellement. Les magazines, payés par les marques, continuent de faire rêver les masses avec les surfs que les pros utilisent, poussant à la consommation de surfs jetables mais avec un nom dessus plus que l’artisanat local qui se bouge pour rendre le sport plus responsable, plus à même de suivre l’esprit rebelle et libre que prônent pourtant ces même magazines qui, de pair avec les grosses marques, ont tourné cet esprit en image, en bénéfice, en croissance économique et en augmentation de marge dans le renouvellement permanent des gammes et de matériaux de plus en plus cheap. « Mais il y a quand même des niches, un marché pour le surfer qui est conscient que la culture surf n’est pas du fait de ces grosses marques. Un surfer conscient que la culture surf, c’est aussi un shaper et surtout une âme sous les pieds, dans les matériaux choisis, dans la relation que l’on entretient avec la planche tout au long de sa réalisation par l’artisan. »

« Pour autant, j’ai eu la visite de quelques excellents surfeurs du coin, dont l’un était champion de Guadeloupe. Le mec ne savait pas comment était fait sa board, je lui ai montré, il a halluciné ! Les gamins de maintenant, ceux qui sont en pôle espoir, la plupart ne savent pas comment est fabriqué ce qu’ils surfent sous leurs pieds. » Je lui raconte alors cette anecdote de François Pacou, le shaper de Wave’s et pionnier dans la construction de surf en epoxy. Il avait fait quelques planches pour des surfeurs légendaires tel que Vétéa « Poto » David et un certain Kelly Slater était venu visiter son atelier à Biarritz. Le onze fois champion du monde n’avait aucune idée de ce qu’il surfait. « Son génie est ailleurs, avait alors sorti François, il s’en remet totalement à son shaper. » Lionel n’est pas étonné. Il ne m’a pas l’air d’être un fervent admirateur du floridien chauve, pourtant adulé jusque dans les piscines. Mais le sujet n’est pas là, trop complexe et trop intéressant pour n’en poser là qu’une ou deux lignes. Plus tard, soyez en sûr. Pour l’heure, nous en sommes à parler du fait que très peu de surfers savent finalement ce qui marche pour eux. Beaucoup se contentent de prendre ce qu’on leur donne ou de copier ce qu’ils ont vu sous les pieds de Jordy Smith, John John Florence ou Gabriel Medina sans avoir aucune notion de ce que tel ou tel travail de carène, de carre, va signifier pour eux, tant dans le style, que dans la capacité à réaliser telle ou telle manoeuvre. « Et ça ti’mal, c’est super important !!! Je leur dis souvent, et ce n’est probablement pas pour ça qu’ils vont venir me voir dans quelques années et que je vais doubler mon chiffre. Ce n’est pas l’idée, ce que je veux, c’est qu’ils soient conscients de ce qu’ils ont sous les pieds, et que même si ils veulent garder leurs planches industrielles, qu’ils soient au moins capable de savoir ce que telle ou telle board pourra donner avant de se faire avoir avec un surf qui leur pourrira chaque session ou compète. »

Surfer en connaissance de cause pour mieux s’amuser, c’est donc l’un des chevaux de bataille de Lionel. Nous parlons système capitaliste, ses effets sur le milieu de la glisse, la discussion dérape sur le CETA, les fameux traités transatlantiques sur le libre-échange, et le poids que prennent plus que jamais les grosses compagnies. Le parallèle avec l’univers du surf dans lequel nous évoluons est vite fait. Un univers lui aussi et plus que jamais atteint par les affres de l’ultra-capitalisme. Un univers où les gens sont devenus prêts à payer rubis sur ongle une planche faite en Chine plutôt que de s’adresser à l’artisan habitant dans un rayon de dix kilomètres autour de lui, offrant un service moins couteux et individualisé (et oui dans le milieu de la glisse, il est devenu moins cher de faire local que d’acheter industriel, et pourtant les bénéfices des grosses compagnies ne cessent de croître, la population de surfer étant en augmentation permanente ). « Les mecs préfèrent acheter une planche qui n’a aucune âme, sans savoir ce qu’il y a dedans ni même si elle va leur convenir, alors qu’un artisan va la réaliser main dans la main avec eux. Et si la board ne convient pas après la première session, dans ce cas on fait des modifications, on recoupe, on retaille, et on arrive finalement à un résultat où le gars aura payé moins cher une planche faites sur mesure, pour lui, dont il est finalement heureux et qu’il gardera longtemps ! Je ne comprends pas pourquoi les gens ne réalisent pas ça. C’est pourtant tellement simple. Tu passes du temps avec ton shaper, tu sais quel retour lui donner, forcément le produit final te correspond mieux. Bien mieux en tout cas que la planche qui est faite pour « tout le monde » mais que peu de gens peuvent vraiment surfer puisque rien n’est adapté spécifiquement à ta propre personne. »

« Quelques personnes réalisent que le surf est une vraie culture. Bon à mon époque c’était même une contre-culture… Oui celle qui est vendue aujourd’hui n’a plus grand chose à voir. C’est un monde de minet, il faut être beau, plus besoin d’être contestataire comme avant pour rentrer dans la famille. Tout ce qui avant était superflu, est devenu aujourd’hui indispensable pour bien paraitre. Tout est sur l’image, avant même de mettre un pied dans l’eau. Ils font même des waxs de couleurs !!! Mais certains se souviennent ou reprennent le flambeau de l’idée que le surf ne s’achète pas en grande surface, et reviennent sur l’artisanat local, qui fait partie intégrante du paysage culturel du surf, et ce depuis la nuit des temps. En tout cas moi, je suis carré et je dors bien tous les soirs. Je suis en adéquation avec ce que je dis, ce que je pense, et je n’adhère pas à tout ça. je me contente de suivre ma voie et ça marche. »
Les shapers sont les fidèles héraults d’un héritage quelque peu oublié, par les masses tout du moins. Vaillamment, ils continuent leur travail de désintoxication capitalistique du surfeur lambda, celui qui oublie que le surf établit une connexion entre l’Homme et l’Océan, celui qui oublie l’humilité indispensable face aux éléments, et qu’un certain cheminement est nécessaire avant de se dresser fièrement sur une vague, domptant la farouche déferlante sur un destrier de mousse et de résine conçu par l’un de ces chantres de la glisse, offrant à travers son travail pour ne pas dire son art, les clés sinon l’adoubement d’un ride décomplexé et spirituel, un ride où retentissent encore les sirènes d’un été sans fin, un été où l’on pouvait vivre sans qu’un miroir Ô miroir ne nous autorise à surfer une planche sans marque.

Un client arrive pour parler de la décoration de sa future dulcinée (eh oui, un surf fait sur mesure, c’est aussi le libre choix de décorer sa planche), un petit jeune vient récupérer son surf avant de partir sur un stage régional avec le pôle espoir. Il est temps pour moi de prendre congé du shaper. Olivié et Camille reviennent tout juste d’une baignade à la plage, dans les petites vagues. Camille a réussi à prendre sa première vague en bodysurf (surfer sans rien, juste son corps). Elle en est toute fière. Moi aussi.

Et quittant l’atelier de Lionel, je me dis que finalement, peut-être, un jour, la Glisse sauvera le monde.

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