MOLIERE ÉTAIT TROP SWAGG – Les p’tites histoires de tonton Radman

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L’autre jour en me baladant comme très rarement en ville, il s’est passé un truc assez marrant.

Une nana m’interpelle dans la rue…

eh monsieur vous êtes trop swagg !

-merci…

-nan mais vraiment vous êtes trop swagg quoi !!!

-… merci, bon appétit à vous aussi (swagg ?!!? WTF man !!! je sais pas ce que ça veut dire moi?!!?).

J’ai un peu laissé la demoiselle (assez jolie au demeurant) en plan. Elle avait l’air relativement perplexe, vu ma réaction de vieux campagnard aux allures de gitan s’approchant de la trentaine…. Mais que pouvais-je dire de plus ? J’étais déjà bien surpris de son intervention et en plus je n’avais rien compris.

J’aurai sûrement dû l’inviter à prendre un verre et la laisser développer son expression pour en sortir quelque chose de plus concret, mais étant plus ou moins perdu dans mes pensées au moment où elle m’a sorti son « swagg », je l’ai tout bonnement laissée en plein milieu de la rue avec son sac à main Zara et son expression dans le vent pour seuls compagnons.

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artwork by Anne C.

Plus tard en y repensant je me marrais tout seul. Et puis d’un coup la prise de conscience me prit comme un loup affamé saute à la gorge de sa proie.

Si je n’ai pu saisir le sens de ses propos, mais alors quand je parle ou écris sur le surf, le skate ou le windsurf, les gens non-initiés ne doivent alors absolument rien capter au sens de mes phrases ni à celles de mes frères de ride… !!! Et si je venais d’abandonner (utilisons les mots forts) de rejeter cette personne par mon incapacité à comprendre le message qu’elle voulait me transmettre, combien de mes camarades allaient se faire exclure ? (non que certains ne le méritent point, mais c’est un débat que je réserve pour une autre histoire)

Ce constat fait, je ne pouvais pas rester à ne rien faire. Rongé, accablé par le remord et la culpabilité de prendre part à l’élitisme d’un univers que l’on dit peuplé de décérébrés et de rejetés de la société, moi qui voulais donner des cours de planche à voile et de wakeboard, pour transmettre au plus grand nombre ma passion de la glisse, je me rendais alors compte que je ne faisais que participer à l’exclusion littérale et littéraire de notre sport en le rendant absolument incompréhensible au grand public. Cela devait cesser, et vite!!!

Fini les « ride », « windsurf », « kicker », « un turn à en fracasser ses dérives », et autres élucubrations « made in glissadstan » comme se plaisait à le dire ma chère cousine et ses magnifiques « Chroniques du Novice ».

Je pensais à ce pauvre Jean-Baptiste Poquelin. Il doit se retourner dans sa tombe, en entendant de telles atrocités s’accoupler à ce bon vieux français, la langue qui porte son nom, la langue de Molière!!!

D’ailleurs, pourquoi est-ce SA langue ? Ses papilles gustatives devaient sacrément être développées pour offrir une telle variété de couleurs grammaticales.

Étant moi même un grand amateur de bonne gastronomie, je faisais alors de ce cher malade imaginaire mon allié spirituel, mon nouveau maitre à penser.

Reprenant mes déambulations urbaines, je passai alors non loin d’un skatepark que je qualifierai dorénavant d’aire de loisir dédiée aux pratiquants de planche à roulettes.

« Salut les gars, c’est sympa de voir vos glissades sur les barres métalliques ,et aussi la galipette que votre planche fait sous vos pieds après le petit saut. Vous êtes de véritables funambules !!! »

Les concernés ont d’abord cherché où était le petit vieux qui les interpellait, quand ils se sont rendus compte que c’était moi qui leur parlais ainsi, ils se sont esclaffés avant de m’envoyer gentiment paître.

Je répétai plus tard l’expérience en bord de mer… Des kitesurfers étaient alors en train de se préparer sur la plage, certains étaient déjà à l’eau.

« Bien le bonjour jeunes sportifs de l’extrême que vous êtes, les dieux de la mer ont l’air de vous être favorables aujourd’hui,.Vous allez pouvoir faire vos acrobaties dans les airs avec vos planches de vagues et vos cerfs-volants. Tenez l’autre jour j’en ai vu un de vous faire une vrille en l’air, on aurait dit une véritable toupie. En fait c’est un peu comme la danse classique … »

Avant d’avoir pu finir ma phrase, ils étaient tous partis. J’ai cru entendre un semblant d’insulte à mon égard mais en parfait néo-gentleman, je ne relevai point l’affront et continuai ma route.

Arrivant sur le canal, c’est un groupe de wakeboarders que je croisai. Utilisant un treuil pour se faire tracter sur l’eau avec leurs planches, je ne pus m’empêcher d’entrer dans la discussion.

« Bel après-midi n’est-ce pas ? C’est une bonne idée d’avoir mis un tremplin pour vous envoyer en l’air, je vois que vous maitrisez bien vos galipettes et autres roulades en l’air. J’aime beaucoup comme vous prenez en main le coté de la planche. C’est un peu comme de la gymnastique acrobatique… »

Je n’ai pas pu finir ma phrase qu’une première pierre volait vers moi, puis une deuxième, puis une pluie d’insultes

« Dégage, tu t’habilles comme nous et tu parles comme un vieux crouton, tu t’es pris pour qui ? L’habit ne fait pas le moine man, nous comparer avec des danseurs nan mais oh !!! »

J’en déduisis instantanément que le sportif de l’extrême était d’un caractère relativement susceptible.

En fin de journée, je me trouvais satisfait. Molière pouvait être fier de moi, j’avais pu sans faille parler de mon univers avec des mots que tout le monde pouvait comprendre. Après un repas frugal, je me mis au lit en me disant qu’il faudrait aussi songer à changer le nom de mon magazine. So Rad Le Mag était encore un mélange ignoble entre anglicisme et bon français. Trop Génial magazine sonnait plutôt bien, je le notais sur un bout de papier et partais rejoindre les bras de Morphée.

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artwork by Anne C.

Je me réveillai sur la Lune, mon surf sous le bras. Ses mers glacées s’étaient mises en mouvements, de magnifiques vagues déroulants sans fin…

Un type sans visage s’est approché, s’est mis à me parler du swell de la décennie, de tubes parfaits, de courbes fluides, de manœuvres de surfs incroyables, mais plus ça allait, plus sa voix se faisait inaudible, passant à l’état de murmures et puis d’un coup, je ne pouvais que tenter sans succès de deviner les mots sur ses lèvres. Un hydravion passait dans le ciel, tractant une banderole avec une écriture dessus que je connaissais bien mais que j’étais incapable de déchiffrer, S.O. R.A.D..

Des mouettes sont arrivées, elles aussi avec des surfs sous leurs ailes, elles parlaient dans un langage que je ne pouvais entendre. Des sueurs froides m’ont envahi les tripes alors que mes potes me rejoignaient. À nouveau, je ne pouvais qu’entendre leurs rires, des rires qui devenaient douloureux dans mon crâne. Pourquoi ne pouvais-je saisir le sens de leurs phrases, je voulais partager ce rire avec eux. Ils s’éloignaient de moi, je devenais invisible. Il faisait froid et sombre d’un coup. J’étais en train de me noyer sous la pénombre de la face cachée de la Lune… j’entendis alors un reniflemment et le bruit d’un crachat derrière moi. Molière était assis en tailleur sur un fauteuil juste devant moi et pris la parole

« C’est bon ? T’es content de toi man ? Tu parles un bon français comme quelqu’un de lambda, t’as vraiment complètement craqué dude. Tu te crois swagg mais regarde comme tu portes ta board, n’importe quoi !!! Rentre chez ta mère, tu fais honte à notre univers. So Rad …. So naze ouais !!! »

Je vis Molière se lever de son fauteuil, sauter sur un skate, et disparaître dans un nuages de tricks…

Je me réveillai en sursaut, transpirant dans mon lit, le pouls battant d’une cadence infernale. Je m’emparai du bout de papier que j’avais écrit la veille et le gobai, le mâchouillai rapidement avant de l’avaler tout rond. Je venais de lire un bouquin sur les indiens qui mangeaient leurs ennemis pour mieux asseoir leurs supériorités d’esprits sur ces derniers. Je n’allais pas me laisser faire par les nouvelles tendances qui veulent rendre nos sports lisses et formatés, compréhensibles et accessibles par tous. Le ride fait rêver parce qu’il semble tellement mystérieux aux gens du monde extérieur, pourquoi vouloir aseptiser notre univers unique ?

Je rejoignais mes potes ce matin là, et avec un plaisir non dissimulé, employais tous les pires termes possibles et inimaginables pour décrire la session à venir…

Si il y a une morale à retenir de cette histoire, c’est bien qu’au lieu de me prendre la tête sur des mots et des lettres j’aurais bien mieux fait d’inviter la « miss-swagg » à boire ce verre…

Mais si tel avait été le cas, aurais-je écrit cette nouvelle ? 

FIN

Illustrations : Anne C.

Texte : Colin Hemet

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artwork by Anne C.

3 réactions au sujet de « MOLIERE ÉTAIT TROP SWAGG – Les p’tites histoires de tonton Radman »

  1. Qu’est-ce qui est capable de me faire rire aux éclats alors que je suis seule dans la pièce où je me trouve ?
    – un article so swag de so rad:)!!!!
    Bravo Colin!!!

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