COLOR

color – a film by The Bunch from The Bunch on Vimeo.

Des bouts de crépi se décollent des façades de l’immeuble. Il effleure de la paume de sa main le mur tout en avançant lentement, les yeux fermés. Il avait besoin de prendre un peu d’air. Trop de bières, et la fumée du braséro venait de le prendre de plein fouet en un sournois appel d’air. Il s’était senti asphyxié sur le coup mais déjà il se sent mieux. L’adrénaline ne coule pas encore dans ses veines mais il sent la pression monter tranquillement, subtil désir synaptique que toute personne ayant pleine conscience de ce qui l’attend ressent éventuellement. L’autre main reste dans la poche de son sweat crasseux, il fait passer une pièce de 50 centimes d’un doigt à l’autre. Il ne fait pas si froid que ça, mais l’austérité des lieux le fait frissonner. Il décide de retourner près du feu, près des autres.

Il vient de se faire décolorer les cheveux. Jaune délavé. Ça le fait marrer. D’où sort ce délire de se rendre le plus moche possible ? Il ne s’en souvient plus. Ça a commencé avec une moustache et une coupe mulet. Pour rigoler. Celui qui l’avait porté la première fois était beau en toute circonstance et avait gagné le titre de « galocheman » avant que la soirée ne se termine. Depuis c’est devenu une tendance dans le milieu du ride trash et engagé. A qui repoussera le plus loin les limites du mauvais goût. Tentative délirante d’équilibrer cette créativité hors norme dès qu’il s’agit de s’envoyer en l’air. Être techniquement un freestyler extrême et mannequin n’est pas compatible semble-t-il. Pour ne plus avoir peur de se casser les dents, s’arracher un bout d’oreille, de joue, peut-être faut-il ne plus vouloir se soucier de son look. Mais les filles et les gars ne se font plus avoir, le peuple se lasse vite des originaux… Les beaux dans les blancs snowparks, les autres comme les SDF, les punks à chiens et autre marginaux, dans la rue. La rue sombre de préférence. Leurs thunes de toutes les manières, ils la réservent pour l’essence et les bières. Assumer cette absence absolue de style devient un mode de vie, on ne se lave plus, on ne se change plus. Punk attitude, cheveux gras, sweat déchiré, usé jusqu’à la moelle et couvert de tâches d’huile et de graisse de moteur. Celui du treuil qui les propulse en rejette pas mal, de l’huile, la touche finale parfaite pour tout shreddeur de rue qui se respecte. Ou peut-être tout cela n’est qu’un manifeste ultime de cette débordante créativité.

De retour au feu de camp, deux filles ont rejoint le groupe. L’une des deux danse sous la lune. Hypnotique vision à travers les flammes. Elles ne sont pas très belles mais elles ont le sourire. C’est tout ce qui compte en ce bas monde, au milieu de ces ruines vraiment pas si vieilles. Il s’en dégage une ambiance post apocalyptique. Il n’en est pourtant rien, ce sont juste des bâtiments qui ont été construits trop vite, trop mal, et qui n’ont pas été habités suffisamment longtemps pour donner envie de les entretenir. C’est ce genre de coins oubliés que cherchent les gars. Juste ce qu’il faut à l’abri des regards pour ne pas être emmerdés par la police, mais à distance raisonnable pour ne pas tomber dans l’oubli absolu, et ainsi bénéficier de ces souriantes présences.

Le treuil vient d’étancher sa soif d’essence et d’huile. Le ballet des pelles se termine aussi. Trois lignes sont possibles ce soir. Il y a assez de neige pour amortir les chutes qui seront forcément violentes. Bruits d’os qui s’entrechoquent, de ferrailles qui s’écrasent. La symphonie de leurs nuits depuis ces quelques jours où ils ont pris la route, skis sur l’épaule. Le moteur du treuil tourne, les clac-clac des chaussures de skis se bloquant dans les fixations résonnent dans un couloir sombre. Un sifflement, la corde se tend, un cri sauvage, mêlant joie et excitation pure résonne et un rider s’envole entre les murs, faisant voler dans les airs ce mélange unique de neige et de crépi.

Pourquoi ce texte ? eh bien ce court m’a tout simplement bluffé, et un simple post facebook n’aurait jamais rendu justice à la virtuosité de ces skiers de la rue.

Laterzzz

Colin

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