PIRADERIE – JOURNAL DE CONFINEMENT

Il y a ceux qui attendent d’une fédération ou d’un gouvernement qu’on les autorise à vivre, et il y a les enfants sages. . .

M. nous a raconté sa prise de position, et tout en respectant son anonymat, voici son histoire.

ndr – l’auteur à volontairement changé tous les noms, des personnes comme des lieux…

Début du Confinement – Quelque part dans l’Ouest

Vendredi 13 mars – Paris

Départ pour Sainte-Marc’harid-les-Bains. J’y ai rendez-vous avec un camarade pour covoiturer jusqu’à Tarifa où nous attendent 15 jours de windsurf effréné. Trajet sans encombre.

Samedi 14 mars – Youri est arrivé comme convenu au rendez-vous. Le chargement du matériel commence. La veille, un de mes indic’ m’a prévenu(e) que les habitants de Tarifa avaient érigé des barricades pour bouter les madrilènes, en déroute devant le coronavirus, hors du village. Par précaution, je demande à une source locale l’état de la situation sur zone. Celle-ci me confirme que les plages viennent de fermer et qu’il est vain d’entreprendre le voyage. Enfer! Youri me propose de se replier chez lui, plus au Nord, où il est encore possible de profiter des vagues en attendant d’être fixés sur le sort de la France. Arrivée et installation à Chaussée-aux-Moines.

Dimanche 15 mars – Navigation au spot mythique de Fort Cairn; vent Sud 15nds, 1m. Pas d’altercation avec les surfeurs.

Lundi 16 mars – surfsailing au soleil à Kersouel avec Youri qui m’a prêté sa planche de light, lui-même étant en Sealion; vent Nord 10-14nds, 50cm. Personne.

Mardi 17 mars – stand-up-paddle à Fort Cairn, 50cm glassy. Je suis décidément fort redevable à Youri qui m’a également prêté son paddle. Son sens de l’hospitalité sibérienne me va droit au coeur, et je fais de mon mieux pour éviter les coups de pagaie dans le rail.

Mercredi 18 mars – le confinement total a été décrété en France. Plus question d’aller à l’eau sans risquer une amende. Toutes les activités nautiques sont désormais hors-la-loi.

Youri a accepté que je reste confiné(e) à Chaussée-aux-Moines, la perspective de séjourner dans ce havre de paix me réjouit fort.

Jeudi 19 mars – Session clandestine et solitaire au lever du soleil. J’ai dissimulé le SUP sous une bâche et placé quelques outils de jardinage pour détourner la curiosité des motifs réels de ma sortie dérogatoire. Sur la route, mains crispées et estomac crampé. Et si je créais un accident grave? En étudiant la carte de la région, j’ai choisi un accès isolé en plein milieu de la baie, Ker Balec. Personne. Le marais croasse de vie. Je cours vers la dune. Le spot est exigeant, la barre est longue, je préfère ne prendre aucun risque et reste dans les mousses du bord. Cette session au lever du soleil me fait un bien fou. Je ne reste pas longtemps et je me change en vitesse. Vers 8h, une promeneuse marche jusqu’à la barrière qui symbolise la frontière de la zone interdite et fait demi-tour. Je rentre fissa en m’arrêtant acheter une baguette pour justifier le trajet.

La cohabitation se passe bien. Je complète ma culture cinématographique et je me prends raclée sur raclée aux fléchettes. Youri me montre les alentours; le coin est charmant et semble presque dépourvu de présence policière.

Le confinement semble prendre la forme d’un des châtiments d’Egypte pour nombre de mes concitoyens; pour ma part, j’ai presque honte d’avouer que c’est une parenthèse qui me rappelle délicieusement l’idylle des grandes vacances d’été. Le temps est particulièrement clément.

Dimanche 23 mars – Tentative de navigation top secrète avec un(e) camarade du réseau. Notre couverture invoque une baboushka vulnérable de la région à qui nous livrons ses galettes et son petit pot de beurre. La route jusqu’à l’Aber des Rescapés est longue, sinueuse et semée d’embûches. Les conducteurs nocturnes sont assez nombreux et leurs comportements erratiques lorsque nous les croisons trahissent leur excès de méfiance. Aveuglé(e)s par les phares, impossible de distinguer la forme des véhicule pour nous non plus.
Mon estomac a perdu ses repères habituels acquis lors de mes nombreux voyages au volant de ma fidèle centrifugeuse à 4 roues. Blême et muet(te) depuis une demi-heure, je demande à Natasha une pause vidange d’estomac à 10 minutes de l’arrivée. L’endroit est magnifique, le vent de NE turbine à plein régime et donne au cadre un air de Sud de la France balayé par le mistral.

Notre méconnaissance du lieu nous fût doublement fatale: marée trop haute, manque de houle et baie trop encaissée; cependant tenter notre chance sur un spot plus au Nord eût été trop risqué malgré des conditions plus favorables. Nous décidons d’attendre en partant à la découverte du sentier côtier qui longe la falaise. Un escalier dérobé taillé à même la pierre nous laisse imaginer bien des trafics et de drames dans ce décor grandiose que le soleil commence à éclairer de douces teintes orangées. Nous en sommes quittes pour quelques émotions fortes et une galette sur le bord de la route.

Deuxième Semaine

Mauvaises nouvelles de l’Espagne: l’armée entasse les cadavres dans les gymnases, m’informe Youri. Il s’informe chaque matin sur les fréquences spéciales. Mes nerfs flanchent un peu.

Les parcs et forêts ont été interdits. Des rumeurs circulent sur la prohibition de l’usage sportif du vélo. Le monde rétrécit de plus en plus, même pour les plus téméraires qui sont traqués sans pitié. Les nouvelles des camarades sont mauvaises. Un des experts de la section camouflage animalier basquaise n’a pas réussi à tromper la vigilance des forces de la Répression. Heureusement ma découverte de l’émission Ushuaïa et ses paysages vierges de toute forme d’autorité occidentale allège quelque peu le poids des fers qui nous enchaînent désormais à un kilomètre du domicile.

Des comportements naturels réprimés depuis des années me reviennent spontanément: grimper aux arbres (excellent substitut à l’escalade en salle), m’allonger dans l’herbe à regarder soit les fourmis et autres minuscules coléoptères irisés, soit le vol parfait des goélands à la blancheur éclatante qui planent sans fatigue dans l’azur, comme dans anges. Cette image est devenu mon nouvel ancrage sophrologique, à l’instar du Baïkal gelé invoqué par Youri lorsqu’il essaie de chasser de son esprit les images de la riante Andalousie qui s’est dérobée à ses footstraps cette année. La nostalgie et l’amertume creusent les traits de cet ancien dur de la section W à présent désoeuvré.

J’ai passé l’aspirateur dans tous les recoins de la maison (ma routine de relaxation), rangé les planches, rincé mon matos, passé le balais dans le garage, fini les 40 tomes de Michel Vaillant et abattu le tiers de la bibliothèque de BD. Youri m’a alors suggéré de poursuivre avec Siddartha. Quelques progrès aux fléchettes.

La fréquentation des sentiers de randonnée est en hausse, tout comme l’entrain des oiseaux qui pépient à pleins poumons dès l’aube. La rumeur des activités industrieuses des hommes ne couvre plus leur chant. Le ciel est pur.

Troisième Semaine

Aujourd’hui aurait pu être une journée de surfsailing parfaite. J’ai été faire un tour à Kersyhors à vélo avec la vague idée d’un repérage pour éventuellement y naviguer. La route du parking est condamnée par une barrière et le terrain est à découvert sur des dizaines de mètres alentours. Je couche le vélo près d’un champ en bordure de dune et je rejoins le sable par un profond fossé à sec qui me dissimulait totalement. A ma surprise, j’y découvris à mi-chemin deux shortboards dans une housse râpée. Une fois au milieu des dunes, j’avise deux marcheurs au loin qui cheminent dans ma direction et préfère rester discrèt(e). La vue des séries après des jours d’abstinence me coupe le souffle. Le vent léger les ébouriffe avec espièglerie. Je décampe avant l’arrivée des deux impondérables et je finis par renoncer à mon projet.

La déprime des 3 semaines me frappe de plein fouet. Je tourne en rond. J’essaie de me détacher du manque de l’eau. Natasha s’est lancé(e) dans la fabrication de barres de shit bio. Ma préférence va à celle aux herbes du Japon.

Tentative don du sang avortée (une première pour moi), il fallait prendre rdv. Je me sens inutile.

Croiser des passants: visage fermé, pas qui accélère ou alors regard radieux et épanoui. La nature resplendit. Si notre rayon d’action géographique s’est réduit, le monde qui m’entoure me paraît paradoxalement plus vaste et plus riche. J’ai rétréci à l’âge de 5 ans où derrière chaque recoin sauvage se cache une découverte, et un tronc d’arbre devient un royaume à explorer.

Quatrième Semaine

Mon temps ici est compté. C’est la troisième fois que je repousse mon retour à Sainte Mar’harid où m’attend ma soeur Natalia. Je ressens une certaine impatience chez mon hôte. Devant la perspective d’un départ imminent, je décide de profiter des conditions de surf avant de rejoindre un territoire occupé. Mardi, je tente une incursion du côté de l’usine Hénaff désaffectée, sorte de blockhaus en forme de silo flanquée d’une rampe de lancement en béton, un coin de marais au bout d’une route encore plus perdue que les autres. J’entends le grondement des vagues, cachées derrière le cordon dunaire, au milieu des bruissements des habitants lacustres. L’aube approche. Session quasiment identique à la dernière: la barre est longue à franchir et les tubes du fond ferment avec une majesté péremptoire guère engageante. Je reste dans les mousses du bord quand soudain, à la vue de deux silhouettes noires qui viennent d’émerger en haut du chemin de la dune, mon coeur bondit. Celles-ci semblent hésiter, puis s’engagent vers la gauche. Je distingue une forme blanche sous le bras de l’une d’entre elles. Un shortboard! Fausse alerte. Les deux surfeurs du maquis dunaire entament une longue marche à pied vers le nord de la plage. Un quatrième clandestin rejoint le pic où je me trouve un peu plus tard et part à l’assaut de la barre. Galvanisé(e) par son arrivée, je tente de le suivre, mais devant la vue des masses puissantes qui barrent l’horizon, je préfère renoncer. Une casse de leash serait fâcheuse. Tout à coup, mon acolyte me fait signe de me baisser. Inquièt(e), j’obtempère jusqu’à ce qu’il me signifie que le danger, dont je n’avais rien perçu trop occupé(e) à batailler avec les remous, est passé. Je décide de rentrer une vingtaine de minutes plus tard, ne voulant pas trop abuser de la chance. Alors que je sors de l’eau, j’aperçois nettement des phares luire au loin sur la plage. Je commence à courir vers la dune. Devrais-je prévenir mon compagnon d’évasion? Comment? Je ne sais pas siffler. Ma fuite fera sûrement diversion. Ce que je pensais être une moto se révèle en réalité deux pick-ups qui continuent leur course dans ma direction. J’accélère. J’atteins le pied de la dune à bout de souffle, ils n’ont pas pu me manquer avec la lumière du jour. Au bord de la nausée, je ralentis pour gravir l’obstacle, avec un SUP je ne « les » sèmerai jamais. Lorsque je me retourne, persuadé(e) de voir des policiers à mes trousses, je vois les deux pick-ups civils passer sans s’arrêter. Mon coeur distille un soulagement bienheureux dans tous mes membres avec un bruit de cascade. Je traverse le marais l’esprit léger vers le parking de l’ancienne usine. L’autre « dunard » travaille à Qunemer et habite près de Kibronz où les surfeurs sont chassés à vue par les riverains à grands renforts d’hélicoptères et autres navettes maritimes. Il avait vu un premier pick-up orange avec gyrophare lorsqu’il m’avait fait signe. Quelle était la nature de ce mystérieux convoi?

Jeudi: après une journée de repos, j’hésite à retourner à l’eau. Je me réveille vers 6h sans pouvoir me rendormir, autant mettre ce temps à profit.
Session de rêve: soleil levant qui sublime le ciel au fil des minutes, mer lisse, un mètre qui déroule; les oiseaux marins solitaires planent au-dessus de l’onde, portés par le souffle du vent d’Est. La mer est trop haute pour que je sois dérangé(e) par l’irruption d’un véhicule pendant encore longtemps. Lorsque le voile du matin s’est trop éclairci sur la côte, je rentre.

Vendredi: les négociations pour étendre mon séjour chez Youri ont échouées. Je pars dans la matinée. J’ai arrangé un mauvais alibi avec ma soeur, je sais que le coffre chargé de matériel me trahira. J’aurai pu le laisser planqué en sûreté chez Youri mais j’estime que je lui suis déjà suffisamment redevable. J’essaie d’éviter la grosse ville en passant par la côte, mauvais calcul: contrôle sur un rond-point près de Concarsot, destination balnéaire fort prisée. Rien n’y fait, le brigadier patibulaire coupe court à toutes mes explications outrées. « Vous pourrez contester plus tard ». Erreur tactique grossière et première cartouche grillée. Suite à ce premier barrage, je décide de gagner la nationale. Près de ma destination, les paumes moites, je scrute chaque carrefour. Arrivée à Sainte Marc’harid comme prévu.

En attente des ordres.

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