Texte : Colin Hemet                                   Illustrations : Olivié Lafleur (extraites de l’oeuvre LIQUID NURSE)
C’est l’été, vos revues ne vous intéressent pas, du moins pas toujours autant que les corps bronzés qui déambulent sur la plage. Qu’ajouter de plus sinon qu’il est grand temps de vous jeter sur la dernière nouvelle du poète-chef de So Rad Le Mag. . .

 

Les néons de l’enseigne grésillent, barbecue vivant, méchoui de moustiques. Le porche est vide, seul un vieux surf traine le long de la palissade chargée de plantes grimpantes. L’océan laisse ses vagues déferler sur le rivage. Trois surfeurs sortent de l’eau, rendant sa solitude à l’étendue bleue. Les nuages sont menaçants. Noirs. Une musique résonne derrière les portes battantes pointant l’entrée du bistrot. Pas assez audible pour savoir ce qu’il en est. Seulement quelques notes de temps à autres, signant ainsi d’une présence musicale. Une lumière faiblissante tente de faire une percée à travers les hublots et les fenêtres quelques peu encrassées. Un éclair fend le ciel, suivi quelques secondes plus tard par le craquement du tonnerre, déchirant le ciel dans sa rage. Trois gouttes éparses, une première salve d’averse zébrée d’un second éclair. Le tonnerre gronde à nouveau. Il pleut.

À l’intérieur, un vieux ventilateur tourne lentement, suspendu au bout d’une poutre tenant la mezzanine. Des rubans de collants à mouches pendouillent ici et là. Ils sont noirs d’insectes, buzzouillant désespérément dans une détresse inutile. Un vieux disque tourne et crachote sa musique, à peine audible dans le fracas de la pluie torrentielle se déversant sur le toit de tôles. Gotan Project. Last Tango In Paris. Le nom de la chanson. Il n’y a pas grand monde dans l’établissement. Deux vieux, barbus, l’un coiffé d’un béret ,l’autre d’une casquette, jouent aux dominos dans un coin, une femme lit le journal dans la lumière blafarde d’un hublot martelé par la pluie. Un chien est couché à gauche de la porte battante. L’air triste. Mais peut-être est-ce simplement dû au fait que ce soit un basset-hound, ces chiens de chasse courts sur pattes et capables de marcher sur leurs propres – sacrément longues il faut le dire – oreilles. Les yeux de ces chiens, même devant un gigot entier servi sur son canapé de papouilles, resteraient tristes. Le tenancier essuie des verres déjà essuyés, probablement pour occuper ses mains et résister à son envie de craquer une blonde. Son paquet est dans sa voiture, garée derrière, sous les épicéas. Une vieille 504 qu’il a récupérée de son grand père. Il le laisse là bas depuis qu’il s’est fait contrôler sur les interdictions de tabac dans les lieux publics. Il s’était pris une sale amende. Il la paye encore aujourd’hui. Dehors, la pluie tombe et ne faiblit pas.

Entre un type, trempé jusqu’à la moelle, sac à dos prêt à craquer sur le dos et chaussures de randonnées boueuses. Le chien lève un oeil à son attention, la pupille lourde, chagrin heureux de cabot désintéressé. Les vieux continuent de réfléchir sur leurs prochaines manoeuvres. La femme hausse un sourcil en lisant un article sur les dernières élections et le tenancier, tout en essuyant ses verres, pousse un soupir dans son épaisse moustache, en voyant la boue ruisselante et dégoulinante, laissant trace à chaque mouvement du voyageur. Il se pose à la table du fond. Le tenancier, sans quitter son torchon qu’il jette négligemment sur son épaule, lui apporte une lampe à huile, l’allume et lui demande ce qu’il souhaite boire. Ce sera un whisky. Un vieil écossais, tourbé comme il se doit. S’il ne reçoit que peu de visiteurs, le maître des lieux remplit sa cave avec goût et sait soigner sa clientèle tout en se faisant lui même plaisir. II avait acheté ce bouge pour une bouchée de pain, l’avait légèrement rafraichi et développé un semblant de clientèle. Moins peuplé, mais plus sage. Ses économies d’une vie antérieure lui permettent largement de vivre sans vraiment compter. Cela lui convient. Le marcheur le remercie et pose ses lèvres sur le verre pour savourer une première gorgée. Il ferme les yeux et secoue subrepticement la tête en sentant la brûlure de l’alcool descendre dans sa gorge. La deuxième passe mieux et enfin il pose son sac et s’assied sur le tabouret. Le tenancier lui demande d’où il arrive, boueux comme il est. « Je n’arrive de nulle part sinon d’ailleurs… … Temps, distance… … Tout cela n’a aucune valeur pour moi… …Je suis juste venu marcher une histoire, mettre un pied devant l’autre au fil des paragraphes, me glisser dans une idée de beauté spirituelle, ajouter quelques germes de rêve dans ma vie ». Son interlocuteur ne bronche pas, peu sûr d’avoir saisi ce que l’autre venait de lui sortir. Un grognement d’approbation suffira. Le type est sec. Il finit son whisky, empoigne son sac à dos et le jette sur son dos. Au moment de payer, il lance à sa petite assemblée un dernier sourire. Les portes claquent et battent en grinçant. Sa silhouette disparait dans le soleil couchant. La pluie s’est arrêtée.

Les nuages noirs deviennent anthracite et le ciel se pare d’une lumière aux contrastes incroyables, faisant ressortir le vert de la côte. Les déferlantes se parent d’or et un arc-en-ciel se dessine dans les fines gouttelettes d’eau qui suivent les vagues déroulant le long du rivage. Les surfeurs discutent sous un coffre de voiture grand ouvert. Bières à la main, ils reprennent en mimes les trajectoires qu’ils venaient de prendre sur leurs vagues. L’un d’entre eux, le plus jeune peut-être, s’empare de son surf et sans même prendre le temps de remettre sa combinaison, profite de l’accalmie orageuse pour s’élancer vers les déferlantes et s’en prendre une dernière avant que la nuit ne rende l’Océan à ses Maîtres. Les hurlements d’encouragement et les cris de joies retentissent au bord de la plage. Une voiture arrive, des cris de filles en sortent et se joignent à ceux des deux surfeurs restés sur le sable. Le jeune homme laisse passer une première vague, se met à ramer pour s’élancer sur la deuxième. La vague se tend, s’étend et gonfle. Lui, rame, et lâchant un rapide coup d’oeil derrière lui, il se met debout sur son surf. La vague frissonne, la lèvre s’écroule. Le vent est complètement tombé, la mer est d’huile et les carres du surf s’enfoncent dans les délicieuses courbes de la déferlante. Douce caresse. La paume de sa main effleure la surface de l’eau dans son premier virage, en bas de la vague. Elle accélère, s’apprête à se refermer sur lui. En trois mouvements de jambes, le surfer à son tour prend de la vitesse et glisse hors de la masse d’eau s’apprêtant à l’engloutir. Se replaçant sur le haut de la vague, il entame une nouvelle descente. Groupé. Bas sur ses appuis. Sûr de lui. Il vient frapper une nouvelle section avec vitesse, déchirant le haut de la vague dans une avalanche de spray et s’envolant au dessus d’elle. Il attrape la carre de sa planche, pivote ses épaules. Il n’entend pas son public gueuler sur la plage lorsqu’il retombe dans la déferlante qui venait de le propulser. Seul le fracas de la vague, le tonnerre d’eau et de mousse, d’air et de sable, gronde autour de lui. Il arrive à se rétablir, à retrouver ses appuis. Il se redresse, fièrement, jetant un regard derrière lui. À celle qu’il venait de dompter avant qu’elle ne s’échoue avec grâce sur le rivage.  Ultime et langoureuse caresse. Une des filles lui saute au cou. Il l’a fait tomber dans le sable et se joint à elle en roulant par terre. Les autres s’avancent vers le bar. Les rires fusent.

Une voiture de service arrive et se gare devant l’enseigne. Deux types en bleus de travail en sortent. Un cri de victoire et des rires de filles résonnent en dehors quand ils font leur entrée, les portes battantes claquant d’un coup sec. Dans leur coin, les deux vieux jouent toujours aux dominos. La femme lit toujours son journal, à la lumière tressaillante d’une lampe à pétrole dont les flammes se reflètent maintenant dans le hublot. À gauche de la porte, le vieux chien dort, roulé en boule sur ses oreilles. Dans le fond, six jeunes, trois filles et trois garçons, surfeurs si l’on en juge par leurs looks, jouent au billard. Les deux travailleurs se dirigent droit vers le comptoir et commandent chacun une pinte de bière ambrée. Sans attendre que l’on ne leur parle, ils s’adressent à qui voudra bien l’entendre, l’un finissant la phrase de l’autre. « Cet orage, solide le bougre – Oui il aura fait de beaux dégâts l’animal – Et ce n’est pas fini, on vient déjà de remettre deux lignes téléphoniques sur pied – Et vu que la permanence risque de durer toute la nuit autant vous dire qu’on n’est pas couché !!! ». Le patron leur met des biscuits apéros, les deux gars s’envoient des petites blagues sur la coiffure des jeunes du billard et sur les tenues frivoles de leurs compagnes. L’un se promet de se mettre au surf, l’autre, d’en kidnapper une sitôt qu’il aura fini de construire sa cave. Ils rigolent un bon coup, en boivent un autre. Le téléphone sonne dans la poche du kidnappeur en devenir. C’est sa femme. Elle lui dit qu’il devra passer prendre un paquet de clopes et du gin à l’épicerie de nuit et de lui déposer avant sa prochaine intervention. Le téléphone de son collègue sonne à son tour. Un quartier entier vient de perdre toute électricité. Le patron leur souhaite bonne chance. Les battants claquent.

La porte grince lorsque toute une famille débarque dans le bar. « Bonsoir, Oh nous sommes désolés, nous voulions faire bivouac à la belle étoile avec les enfants mais mon mari n’avait pas regardé la météo. Nous voici trempés et le barbecue est ruiné. Dites moi, vous servez à manger ici ? ». Une demi heure plus tard, les cris d’enfants se taisent et les machouillements de hot-dogs prennent place autour d’une table spécialement dressée pour l’occasion. Le père est au comptoir. Il sirote un vieux rhum, en grommelant que de toutes les manières, cette idée de camping sauvage était juste mauvaise, qu’on ne faisait plus ça depuis des années et que les idées néo-hippies de sa femme n’auraient jamais eu lieu d’être si elle n’avait pas lu sa stupide revue de bien-être-dans-l’instant-design-mais-naturel. Depuis qu’elle avait découvert cette nouvelle tendance, elle n’avait cessé d’avoir des idées stupides, comme des plants de tomates dans le salon. Les fruits pourrissaient avant même d’être cueillis. L’air conditionné probablement. Elle s’était aussi mise au yoga et venait envahir son bureau tous les matins avec un tapis et des positions ridicules. Avant ça, le matin, il était tranquille. La prochaine lubie, qu’il arrivait à contenir- mais pour combien de temps encore se demandait-il – visait l’adoption d’une poule. Ça calmerait les nerfs et permettrait de manger des oeufs de qualité parait-il. Lui, il voit mal son petit carré d’herbe, impeccablement taillé et accueillant un seul et unique bonzaï, à la terrasse du 5ème étage d’un immeuble de banlieue chic, se faire ravager par un monstrueux volatile, direct descendant du vile vélociraptor. Son smartphone finit enfin par lui donner l’adresse de l’auberge la plus proche. Les gamins sont en train de gratter le ventre du chien, qui s’est mis sur le dos pour l’occasion. Ses yeux ont l’air plus tristes que jamais. Crédibilité canine, zéro. Les portes claquent.

Un disque de The Beta Band passe, exhumé du passé du tenancier. C’est la chanson Dogs Got A Bone qui tourne quand l’électricité saute suite à un redoutable coup de tonnerre. La batisse elle même en a tremblé. Ce n’est pas le premier coup de tabac que doit subir le bistrot. Le tenancier pose cette fois ci son torchon sur le comptoir, étendu comme si il avait besoin de sécher, après autant de verres polis jusqu’à en briller. Il est paré à toute éventualité, et lance le groupe électrogène, rangé dans le débarras. La bière doit être servie sous pression, quelques soient les circonstances. Musique et lumière reviennent, accueillis par un hourra des jeunes, toujours campés autour du billard, dans le fond du bar. Calé contre l’angle du mur, un des vieux s’étire. Et s’appuyant contre le dossier de sa chaise retournée, l’autre joue son coup avec un sourire d’autosatisfaction dissimulant avec peine une bouche édentée. La femme pouffe de rire en lisant dans son journal les dernières chroniques d’une humoriste connue. Avec bruits et fracas, le chien boit son eau dans un seau. Il en fout partout, et l’eau mêlée à la bave du cabot aux longues oreilles se répand sur le sol sous les sermons du tenancier. Ce dernier a repris son torchon ainsi que son manège maniaco-perfectionnisto-anti-désir-nicotinnien. Dehors, la pluie a repris ses droits, martelant le toit de tôles, en rythme avec le blues crachant hors des enceintes fatiguées.

La pluie rafraichit à peine la moiteur ambiante. Les surfeurs sont torses nu autour du billard et enchainent les pichets de bière. Leurs compagnes sont en bikinis, enroulées dans des paréos aux couleurs chaudes. L’équipe des filles mène. Les gars font mine de les laisser gagner mais la vérité, c’est qu’ils ne sont tout simplement pas au niveau. Un couple rentre. l’homme tient le parapluie pour celle qui l’accompagne. Il lui tient les portes battantes ouvert. Il sourit. Elle aussi. Ils s’installent, ils commandent, ils trinquent et ce faisant, ils ne se quittent pas des yeux ni ne cessent de rire doucement. Ils sont heureux, ils viennent de se rencontrer, ils se désirent mais ils sont patients. Ils veulent sentir la lascive et pourtant si délicieuse attente d’une soirée dans un petit bar tranquille, à l’abri du bruit et de l’effervescence des lieux qu’ils fréquentent habituellement. Pas une seule fois ils ne jetteront un oeil sur leurs portables, ni sur leurs montres d’ailleurs. Elle lui raconte ses rêves de jeune fille. Il l’écoute avec sourire et attention. Il lui raconte ses aventures polaires. Elle frissonne et s’inquiète d’une issue révolue qui aurait pu mal finir. Elle rigole en l’écoutant parler anglais, tentant d’imiter une scène de film culte. Il se moque quand elle lui fait part d’une mésaventure avec la maréchaussée quelques mois plus tôt. Le tenancier leur amène de nouveaux cocktails colorés et fruités. Ils le remercient à chaque fois. Lui se contente de grogner avec affection, sourire en coin dissimulé dans son épaisse moustache, l’oeil bienveillant. Quand ils repartent, il se tient les bras croisés, torchon pendant à la main, appuyé sur son comptoir. Il reste longtemps rêveur, les yeux dans le vague, les portes battantes claquants dans le vent. Un coup de tonnerre plus fort que de raison fait sauter le disque. Il sort alors de sa léthargie pour changer de musique. Celle ci tourne en boucle de toute les façons.

Buck 65 – Whisper Of The Wave. Les battants de la porte s’arrachent presque dans la bourrasque qui passe. Une femme en tailleur, insulte son interlocuteur depuis son téléphone. Elle n’apprécie visiblement pas de se faire larguer par un soir d’orage. Elle raccroche et met fin à la conversation aussi brutalement qu’elle était entrée dans le bar. Un coup d’oeil à l’assemblée, qui pour une fois avait cessé toute activité et avait ses yeux braqués sur la nouvelle arrivante, et elle s’excuse, décochant un sourire agacé mais réel. Le barman s’approche d’elle, grogne un bonjour. Ce sera une tequila, elle veut un remontant et elle pense franchement le mériter. Cul-sec. Un autre. Un suivant. De petits frères en petites soeurs, c’est bientôt toute une famille de verres à shooters retournés qui s’amasse devant elle. Elle a défait son chignon. Elle pleure, elle rigole, elle reste les yeux humides, perdus dans le vide. La porte claque ses battants. Un homme à l’air familier entre, après avoir laissé son sac-à-dos et ôté ses chaussures boueuses sur le porche. Il jette un oeil rieur au tenancier. « L’orage aura eu raison de ma hâte. Je n’avais visiblement pas fini de vivre le chapitre de ce bistrot. Bien le bonsoir ma dame, quel chagrin pourrait donc venir ternir ce si joli teint ? » Elle lui sourit. Il la fait rire avec son allure de vagabond extravagant et ses manières de parler sans chercher à ce que l’on comprenne toujours le sens de ses phrases pour le moins loufoque. Elle se laisse séduire, cela fait longtemps qu’elle n’a pas ri, elle s’en rend compte maintenant. Il n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’argent. elle se dit qu’elle est pour une fois maitresse de la situation. C’est elle qui dictera la conduite. Au mieux, il sera un amant formidable. Au pire, il aura une histoire de plus à ajouter dans son voyage. Elle, elle s’amuse pour le moment. Elle n’entend même pas la porte claquer sèchement quand une famille se pointe, trempée et boueuse de la tête au pied, sauf pour le père. Le Voyageur non plus ne les entend pas rentrer, chuchotant à l’oreille de sa muse, des poèmes sentant le miel et milles autres parfums..

« Bonsoir, à nouveau bonsoir et nous voilà toujours aussi désolés. L’auberge où nous devions passer la nuit vient d’être foudroyée et la moitié de la bâtisse git béante. Nous ne savons plus quoi faire, les enfants sont frigorifiés, et à l’exception de mon mari, nous sommes tous couverts de boue. La voiture s’est enlisée, nous avons du descendre la pousser et elle est partie d’un coup. Vous n’auriez pas un endroit pour nous débarbouiller par hasard. » Dans un grognement de mécontentement à l’égard du mari, le tenancier, qui mâchouille maintenant une allumette, emmène la femme et ses deux enfants dans la remise, où ils pourront se nettoyer. Le mari tout propre et bien sec commande un vieux rhum, le même que celui qu’il avait siroté quelques heures plus tôt. Mais le tenancier ne le lui sert qu’après avoir été faire la tournée de ses, maintenant nombreux, clients. Dans un coin du bar, les deux vieux font une pause dans leur partie de domino. Ils dévisagent le mec propre assis au comptoir. Sous le reflet hubloté de la lampe à pétrole, la femme a baissé son journal. Elle le replie sur ses genoux, les lèvres pincée, l’oeil sévère. Dans le fond du bar, les jeunes viennent de finir leur partie de billard. Ils parlent entre eux à voix basse, jetant de furtifs et gênés coup d’oeil en direction de ce qui leur faisait probablement penser à un père de famille plus acariâtre que de raison. De l’autre côté du comptoir, un couple singulièrement loufoque ne remarque rien. ils sont saoûls. Ils rigolent, et ne se soucient d’absolument rien. Le monde pourrait s’arrêter de tourner qu’ils ne se rendraient compte de rien. À gauche de la porte battante. Le chien ouvre ses deux yeux, la paupière plus lourde que jamais. Sans décoller la tête du sol, il fixe de son regard triste l’homme accoudé au comptoir. La porte claque.
« Tiens, toi là, viens nous filer un coup de main – On vient de crever juste là devant – Notre crick s’est cassé et on a besoin d’un homme fort comme toi – Allez, allez on ne fait pas sa mijorée !!! – On vient de passer notre soirée à sauver des gens – Ouais comme si leur vie dépendait d’une nuit sans putain de TV – Alors maintenant viens nous filer un coup de main » Et dans son trois pièces de campagne, le père de famille sort en pleine tempête. Si il arrive à ne pas se couvrir de boue durant la totalité du dépannage, c’est en rentrant qu’il glisse sur une pierre humide et s’étale de tout son long dans une mare. Quand le karma frappe se dit-il. Aussi embraye t’il silencieusement sur l’idée qu’il n’avait aucune notion de ce que karma signifiait et que rien ne lui serait arrivé de la sorte si il n’avait pas lu cet article dans la stupide revue de sa femme. Pour le remercier, les deux gars en blouse de travail lui offrent un vieux mouchoir – propre bien que noir de cambouis. Ils lui offrent une pinte de bière blonde. Il déteste la bière. Quand sa femme et ses enfants ressortent, ils se moquent de lui. Il n’y a plus d’eau chaude. Les deux électriciens aphonent leurs pintes, jettent des regards sur les filles du fond, sur le couple en face d’eux ne faisant visiblement que se lécher l’oreille en gloussant. « Allez, Tcho la compagnie – Merci mec pour le coup de main – Ouais merci, mais regarde où tu mets les pieds la prochaine fois haha – Mesdemoiselles… » Personne ne leur prête grande attention. Eux n’en attendaient aucune. Simple courtoisie professionnelle, faire vivre l’esprit de la bonne franquette comme ils aiment à se le dire. Sinon, où irait le monde. Une nouvelle intervention les attend, mais avant, l’un d’entre eux doit passer déposer un sac à sa femme. Les battants de la porte ne se referment pas sur eux cette fois ci. Ils restent bloqués, grand ouverts.

Une silhouette difforme se découpe dans le flash luminescent d’un éclair. Les contours d’une masse informe mais tenant bel et bien sur deux jambes se dessine. Seule la femme au journal sursaute au premier abord. Les autres s’en moquent. Absorbés par leurs conversations, jeu de domino ou de billard, quand ils n’ont tout simplement pas les lèvres prises et les yeux fermés. Le tenancier s’arrête un instant d’astiquer ses verres et jette un oeil à l’entrée avant de pouffer de rire dans sa moustache. Le couple glamour qui avait quitté son établissement une heure auparavant est de retour. De chics ils sont devenu choc. Trempés, une bosse au front pour lui et le chignon défait pour elle. Il la porte dans ses bras et la pauvre ressemble davantage à Cendrillon sauvée par un manant qu’à la princesse éperdument amoureuse de son prince d’un soir – c’était le cas plus tôt. Bien que légèrement abattus, les deux tourtereaux semblent rire de la situation qui les avaient contraints à retourner au bar. Ils avaient bien vu qu’il n’y avait que peu d’essence dans la voiture, mais ils avaient repéré une station essence sur le chemin du retour. Au moment de repartir, ils n’y pensaient plus, noyés dans le désir de la nuit qui s’annonçait. Ils dépassèrent la pompe de 500 mètres avant de tomber en panne. Le temps de laisser passer le grain qui s’abattait sur eux – et ils prirent le temps de le laisser passer – la station essence fermait, les condamnant à devoir attendre toute une nuit avant qu’elle ne rouvre. Ils étaient donc retournés au bar. Détrempés mais se moquant des intempéries et s’amusant de la situation. Qu’il est bon de marcher en pleine tempête après avoir senti le soleil brûler en eux, lorsqu’ils attendaient, enlacés, blottis sur la banquette arrière de la voiture. Un enregistrement live de Sleaford Mods les accueille.

Les trois enfants se sont associés aux surfeurs autour du billard. Cette fois ci, l’équipe des filles perd. Les gamins jubilent. Leur père dort sur une chaise, enroulé dans une couverture. Deux verres vides devant lui, un troisième à moitié plein. Sa femme discute avec le barman. Leur conversation tient d’ailleurs plus d’un monologue entrecoupé de grognements moustachus, plus ou moins compatissant ou interrogatoire. Les deux vieux en sont à leurs énième partie de dominos,  ils ont ajouté une bougie pour y voir plus clair. Leurs visages dévoilent des lignes familières, faisant penser à deux certains personnages historiques, l’un cubain, l’autre argentin. Personne ne semble remarquer ce curieux détail. La femme qui lit, feuillète toujours sa revue, et le chien est toujours couché en boule, roulé sur des oreilles à faire pâlir un certain éléphanteau volant. Autour d’une table, riant aux éclats et transpirant d’amour et de désir, les deux couples échangent sur leurs anecdotes, glissant et dérapant vers une poésie des plus absurde lorsque le voyageur poète prend la parole. La tempête sévit toujours, la pluie ne cesse de tomber et la foudre de s’abattre. Les deux gars de service sont presque projetés à travers la porte par le craquement du tonnerre. « Cette fois ci on a eu chaud !!! – Ouais, là ce n’est vraiment pas tombé loin !!! – Va bien nous falloir un remontant pour fêter ce miracle !!! – La vie est courte, profitons en !!! » Et ils s’enchaînèrent cinq shooters de vodka chacun. « De toute les manières, c’est mort !!! – Pareil, je n’y retourne pas ce soir – J’ai bien crû y passer cette fois ci – Je ne pourrai pas dire mieux. » L’un sort de sa poche un paquet de clopes. Il devait l’amener à sa femme, il s’en grillerait bien une. Le patron lui jette un oeil compatissant. Et dans le craquement d’une allumette, ils s’en allument une chacun , laissant la fumée se dilapider et disparaitre dans le lent mouvement du ventilateur, oscillant et grinçant au rythme de la rotation de ses longues pales. Quelques mouches suffoquent, vibrent une ultime fois, ne comprenant toujours pas que la force d’attraction du collant est plus forte que leur volonté de survie. Le mec sort aussi de son sac une bouteille de gin et demande suffisamment de verres afin que toute l’assemblée puisse en profiter. Tant pis pour sa femme.

Le voyageur et celle qui ne cesse de rire et de passer une main dans son cou en fin de phrase, montent discrètement vers la mezzanine. L’autre couple discute maintenant avec la mère des trois enfants. Une véritable discussion cette fois. Le tenancier a sorti un jeu de fléchettes, et le père, faisant ainsi la fierté de ses trois gamins, offre à l’assistance une superbe démonstration de ce qu’il appelle, le Noble Art de la Fléchette. Il avait gagné quelques championnats étudiants dans sa jeunesse, et se serait bien vu passer une vie de bistrot et de pointes affutées si ses parents ne l’avaient pas forcé à reprendre le droit chemin. Deux des filles du groupe des surfers se défendent plutôt bien elles aussi. Pour les autres, le fait d’atteindre la cible tient déjà d’un exploit certain. D’aucun n’accuseront le gin, généreusement servi et probablement trop vite bu. Des gloussements s’échappent de l’étage. Le patron arme une tapette à souris, jetant un clin d’oeil amusé au chien. La femme, depuis sa table et sa lampe à pétrole, redresse le journal, éclairant la couverture. C’est un journal anarchiste qui n’existe plus depuis une dizaine d’années.

Les premiers rayons de soleil se lèvent, les nuages disparaissent en reculant sur l’horizon. L’océan se fend d’un turquoise et les arcs-en-ciel s’emparent des trainées d’écumes, laissées par les déferlantes dans le chaos de l’étreinte du swell et des dalles rocheuses pavant le fond de la baie. Le patron ouvre l’appentis, siffle un coup pour appeler les jeunes et sort une dizaine de surfs. D’authentiques longboards, un single signé George Greenwood, deux bonzers des frères Campbell et quelques classiques rétros fishs, tous signés de la main de shapers légendaires, sont maintenant étalés sur la pelouse. Le maître des lieux ouvre un placard et en sort trois bodyboards et 5 paires de palmes. Tout le monde à l’eau !

Certains barbotent dans les mousses du bord, d’autres s’attaquent avec plus ou moins de maitrise et de succès aux déferlantes du large. Le tenancier, jusqu’alors plutôt resté en retrait, se met à ramer de toutes ses forces vers le large. Une houle que personne n’avait vu venir se met d’un coup à gonfler, à prendre des proportions gigantesques par rapports aux vagues qui déferlaient jusqu’à maintenant. Il s’arrête de ramer, se retourne vers le rivage. Sans le moindre effort, en deux coup de rame, il prend la deuxième vague du set. Cueilli par l’énorme déferlante comme un cerise mure pendouillant à sa branche. Sa planche est à la verticale quand il fait son take off, plusieurs mètres au dessus du vide. Sa main ne quitte pas la carre du surf, il est presque accroupi, les deux pieds collés au milieu de la planche. Le surf reprend le contact avec la vague, le patron s’appuie dos sur elle, deux mains en avant, il disparaît sous la monstrueuse lèvre s’abattant au dessus de lui. Plusieurs secondes passent, l’écume se fracasse avec une rare violence devant la vague, transforment quelques centaines de mètres cubes d’eau liquide en eau gazeuse en une fraction de seconde. Les cris et hurlements fusent de toutes parts quand le barman ressort à toute allure du tube, toujours debout, toujours en souplesse et avec un style qu’aucun virtuose ne saurait contester. Il finit sa vague avec une courbe parfaite – full round house cut back – la façon dont il le termine conclue le ride avec une incroyable grâce, presque surnaturelle d’aisance et de facilité, sur une vague que peu auraient osé défier.

Le plus jeune des surfers reste bouche bée. Ce style, cette élégance, il la connait. Ce qu’il venait de voir de ses propres yeux était sensé avoir disparu depuis plusieurs dizaines d’années. Ses rêves d’ado en était bercés, imprimé de force et de plein gré dans sa mémoire, suite à quelques centaines – pour ne pas dire milliers – d’heures de visionnage, en boucle, jusqu’à en brûler les bandes enregistrées des cassettes vidéos sur lesquelles il piratait ses films de surf favoris. Ce style appartenait à un ancien champion du monde, mystérieusement disparu il y a quelques cinquante ans, alors qu’il approchait lui même la cinquantaine. Il était parti en surf trip des quelques contrées particulièrement hostiles et inconnues, il n’en était jamais revenu. Ce n’est pas possible – se dit le jeune surfer. Et pourtant, nul autre depuis n’avait su égaler son style et son audace. Une audace sans précédent. La légende veut qu’il s’y soit installé, il y aurait monté un bar qui se serait enflammé suite à un joint mal éteint. Mais il n’y avait aucune trace, ni aucun témoin de ce qui aurait pu se passer. Le mystère demeurait intact. Un type se pointe en planche à voile, franchi les vagues sans forcer, décolle et s’envole au dessus de la mer. Il n’y a pourtant pas de vent. Il s’arrête à hauteur du tenancier moustachu. Le jeune ne peut qu’entendre le surfer répondre dans sa moustache. « Mister De Rosnay, Arnaud mon pote, ça fait plaisir de te voir ici »

Dans un village le lendemain matin, les journaux affichent en gros titre – ORAGE MEURTRIER LA NUIT DERNIERE, 12 PERSONNES PORTEES DISPARUES.

4 réactions au sujet de « CHRONIQUES D’UN SOIR D’ÉTÉ »

  1. Peintures estivales pour un texte qui fait rêver. On y est, assis dans un coin du bar, guettant l’ouverture de la porte battante, sentant l’odeur de la terre mouillée après l’orage, sirotant une boisson épicée, écoutant le fond musical sur fond de rires émanant du coin billard, émus par ce chien triste ou heureux…
    Une question, sorad, où est ce bar? Et si tu l’avais tellement bien imaginé, écrit, filmė, dessiné? Tu pourrais le créer pour de vrai?

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